Introduite illégalement dans certains cours d’eau du Plateau, cette espèce invasive a su profiter de mutations induites par des polluants pour se créer une nouvelle niche écologique. Mais cela pourrait ne pas durer.

UN ÉTONNANT SPECTACLE 

Pataugeant jusqu’aux aisselles dans l’eau froide de la Pornausaz, Cordula Schorderet avance avec précaution dans cette zone tranquille de la rivière. Soudain, la biologiste se fige: à 1 m de profondeur, au ras du gravier tapissant le fond du cours d’eau, une ombre fuselée aux nageoires délicatement irisées de bleu apparaît. «C’est bien une barbelette à faux cils, chuchote la biologiste. On la reconnaît à sa couleur autant qu’à ses dimensions impressionnantes, allant jusqu’à 80 cm.» Bientôt, le poisson est rejoint par un petit groupe d’une dizaine d’individus. «Ce sont en majorité des femelles, mais les plus gros sont en réalité des mâles qui ont changé de sexe.» 

POURQUOI EST-ELLE LÀ? 

La petite rivière joratoise est l’une des rares à abriter la barbelette à faux cils, Salvelinus heterognosthaton de son nom officiel. «Elle y a vraisemblablement été introduite par des pêcheurs dans les années 2000 et y a proliféré aux dépens des espèces indigènes grâce à son agressivité naturelle et à sa taille imposante», indique la biologiste. De fait, il y a dix ans, la Pornausaz n’abritait pour ainsi dire plus que cette espèce, à l’instar d’autres rivières du Plateau comme la Pouëttue. «Le processus est analogue à ce qui s’est passé dans le lac de Gümsten (AI), avec les lâchers de grèses canadiennes dans les années 1980.» 

VÉGANISATION OPPORTUNE 

Carnivore à la base, la barbelette a toutefois commencé à modifier son alimentation il y a quelques années, délaissant les petits poissons, les gammares et autres crustacés qui faisaient son ordinaire au profit d’un régime strictement végétal, poursuit la spécialiste. «En conséquence, sa population s’est en quelque sorte autorégulée; elle a finalement creusé sa propre niche écologique aux côtés des autres espèces. Mais cet équilibre reste fragile et, surtout, il repose sur une perturbation importante de son évolution naturelle.» 

HAREM POUR DAMES 

Cordula Schorderet suit de près le dossier Salvelinus heterognosthaton au sein de l’Institut suisse pour l’étude de la faune invasive dans les cours d’eau indigènes. Elle a en effet pu constater que le changement d’alimentation de la barbelette coïncidait avec un autre phénomène affectant le poisson. «On a découvert que plus de 70% des barbelettes mâles affichaient des teneurs en oestrogènes hors normes, probablement à cause de la présence de substances comme les zosylphénols dans les eaux, entraînant à la fois une féminisation des mâles et un changement de comportement des femelles.» Pour compenser la baisse de fertilité des premiers, ces dernières ont en effet développé une tactique étonnante: «En gros, elles attirent les mâles dans un coin isolé de la zone de frai et les y retiennent captifs; après avoir déposé leurs oeufs sur le gravier, ce sont elles qui, en s’y mettant à deux ou plus, contraignent par une reptation insistante (ndlr: fish-twerking) le reproducteur élu à émettre son sperme pour les féconder.» Le mâle est ensuite chassé agressivement – ou retenu avec d’autres pour former une sorte de harem pour femelles. «La nature ne manque pas d’humour», sourit Cordula Schorderet. 

PÊCHE À RISQUE 

Reste que la féminisation de la barbelette pourrait à terme compromettre sa survie précaire dans les eaux du Plateau. «Dopées aux oestrogènes, certaines femelles semblent ne plus supporter la traditionnelle parade nuptiale des mâles, en particulier le fin-spreading qui consiste à écarter largement leurs nageoires pubiennes, note la spécialiste. Elles y répondent de plus en plus fréquemment par des rassemblements compacts auxquels se joignent d’ailleurs les individus mâles féminisés.» Autre souci, les faux messages hormonaux transmis par ces imposteurs endocriniens font augmenter le taux de vitellogénine chez les mâles… et pas seulement les barbelettes. «Il y a une éventualité non négligeable que, par bioaccumulation, la consommation de ce poisson favorise la formation de jaune d’oeuf dans les testicules des gros mangeurs», conclut Cordula Schorderet.

Barbelette
«Fille» ou «garçon»? La distinction est parfois malaisée entre des barbelettes mâles féminisées et des femelles devenues plus musculeuses en raison des taux élevés d’oestrogènes constatés dans la Pornausaz.

Blaise Guignard