En quelques années, les drones sont devenus un outil irremplaçable pour rechercher avant la fauche les faons blottis dans l’herbe. En l’absence d’une stratégie suisse, ces opérations s’organisent à l’échelle régionale. 

Montbovon (FR), 5 h du matin. Dans un discret bourdonnement, un drone s’élève au-dessus de la prairie plongée dans la pénombre. Le son diminue à mesure que l’engin prend de l’altitude. Télécommande en main, Fabian Jobin surveille la course de l’appareil tandis qu’il commence à quadriller la parcelle selon un plan de vol établi à l’avance. Cela fait trois ans que ce pilote fribourgeois, aux commandes de l’agence d’imagerie aérienne Upperview Productions, consacre une partie de son temps au sauvetage des faons durant la saison des fenaisons. 

Chacun pour soi 

Il y a quelques années, l’usage des premiers drones de détection thermique constituait une véritable révolution dans la prévention des accidents durant une période de fauche à laquelle les jeunes faons paient un lourd tribut. Les quelques initiatives personnelles des débuts, immédiatement mises sous les feux des projecteurs, ont fait des émules et ces opérations de sauvetage se sont multipliées. Un développement organique qui, aujourd’hui, aboutit à un panorama plutôt brouillon: «En Suisse romande, la situation est floue, avoue Fabian Jobin. Chacun travaille à sa manière, et il n’existe pas de modèle unique.» 

Dans ce coin de Préalpes fribourgeoises, tout repose sur les sociétés de chasse locales: «L’agriculteur contacte les chasseurs pour les avertir avant de faucher une parcelle, explique Fabian Jobin. Ils viennent sur place pour évaluer la possibilité d’y trouver un faon, et nous contactent le cas échéant. Si l’on découvre un animal, ils s’en occupent.» Aux côtés de Fabian Jobin et de son coéquipier Éloi Sulliger, qui scrutent leurs écrans tandis que le drone passe au crible chaque mètre carré de pâturage, le chasseur Julien Cosandey observe la lisière à travers ses jumelles. 

Si le système gruérien fonctionne, ce sont les Vaudois qui font la course en tête au jeu des cantons les plus organisés: une fondation vient d’être créée par des chasseurs et des pilotes, en étroite collaboration avec Prométerre et la Direction générale de l’environnement - qui assure la formation des bénévoles -, afin d’optimiser le processus. «Elle réunit déjà 130 personnes, note Boris Bron, pilote, fondateur de l’entreprise Swiss-Fly et vice-président de la Fondation Sauvetage faons Vaud. Cette organisation nous permet de travailler en toute indépendance.» Du côté genevois, les chasseurs ont pris les opérations en main, formé des équipes de bénévoles et des pilotes qui se relaient afin d’assurer une permanence durant la saison. Dans les cantons du Jura ou de Neuchâtel, quelques initiatives sont le fait de privés, tandis qu’en Valais, la compagnie de sauvetage Air-Glaciers a également annoncé se lancer dans ce créneau: «Ces missions sont un moyen de former nos pilotes à la recherche de personnes», explique Olivier Vietti-Teppa. 

Le nerf de la guerre 

L’organisation est une chose. La dimension financière en est une autre, car cette méthode, aussi efficace soit-elle, a un coût: l’achat d’un drone se chiffre entre 10 000 et 20 000 francs. Là aussi, les stratégies varient: achat de drones ou mandats confiés à des professionnels, recherche de fonds auprès de privés, de sociétés cantonales de chasse ou d’ONG, voire financement participatif, il y a autant de modèles que de régions. Deux points, pourtant, sont communs à toute la Suisse romande: les opérations de sauvetage sont gratuites pour les agriculteurs et la rétribution des pilotes se limite à un défraiement quasi symbolique. Les sommes ne dépassent pas quelques centaines de francs par matinée d’intervention, de quoi couvrir les frais de déplacement mais pas l’amortissement des appareils. 

Une question de visibilité 

Pour les pilotes de drones, il n’est cependant pas question de profit. Outre les bénévoles qui n’hésitent pas à prendre quelques heures de congé pour participer aux opérations, les professionnels de l’imagerie aérienne comme Boris Bron ou Fabian Jobin s’investissent sans compter: «Pour effectuer ces missions, nous devons régulièrement décliner des contrats mieux payés, note Fabian Jobin. Mais c’est un investissement personnel qui offre son lot de satisfaction. Et une certaine visibilité.» 

En effet, outre la dimension purement financière, il ne faut pas négliger la valeur émotionnelle de ces opérations: pour des pilotes de drones parfois cloués au pilori par des propriétaires soucieux de préserver leur sphère privée et des chasseurs en mal de reconnaissance du grand public, l’enthousiasme qui accompagne chaque annonce de sauvetage réussi, sur les réseaux sociaux comme dans la presse, est un argument de poids. De quoi expliquer, en partie, l’empressement avec lequel les uns et les autres donnent de leur temps pour voler au secours des jeunes chevreuils, des opérations qui sont, au passage, le cadre d’un petit exploit: faire collaborer les mondes, souvent opposés, des chasseurs et des protecteurs de la faune. Reste à voir si ce modèle, basé sur une échelle régionale, sur des dons et sur la bonne volonté de chacun, peut durer dans le temps. D’autant que les autorités se gardent bien de faire des promesses (voir l’encadré ci-dessus). «Bien sûr, ce fonctionnement a ses limites, concède Boris Bron. Si le canton décidait de nous allouer un fonds, ne serait-ce que pour couvrir nos frais matériels, ce serait un beau signe d’encouragement.» 

Le drone atterrit devant nous alors que les premiers rayons de soleil caressent les fleurs du pâturage. L’appareil a permis de repérer un chevreuil adulte et surpris un renard en bordure de parcelle, mais aucun faon à signaler. Il n’y a pas de temps à perdre pour Fabian Jobin et son équipier, qui démontent les hélices de l’aéronef avant de le charger dans leur véhicule tandis que le chasseur empoigne son téléphone pour donner le feu vert à l’agriculteur. Les portières claquent et les pilotes partent inspecter un autre pré. Il n’y a pas de repos pour les sauveurs de faons!

Faon
Repérer au moyen de drones des faons cachés dans les hautes herbes est une méthode efficace, mais elle a aussi son coût.

Gare à la grande faucheuse! 

Dans les deux à trois semaines qui suivent leur naissance, les faons misent sur l’immobilité et le camouflage pour toute stratégie de défense. Or, cachés dans l’herbe haute, ils n’ont aucune chance face aux faucheuses, qui les tuent ou les mutilent gravement. Pour les repérer, les pilotes de drones emploient des caméras thermiques. Une étendue rouge marquée de motifs plus sombres et de quelques taches blanches: c’est ainsi qu’apparaît le paysage survolé par l’engin (photo). C’est pour que l’image soit le plus lisible possible que les pilotes privilégient le début de journée: «Plus la différence de température entre le pré et les animaux est importante et plus on les repère facilement», explique Fabian Jobin. Après que le drone a sillonné automatiquement la parcelle à 60 mètres d’altitude et à une vitesse de 3 à 5 mètres par seconde, le pilote reprend les commandes pour aller voir de plus près toutes les zones qui pourraient abriter un jeune chevreuil. 


Clément Grandjean

+ D’INFOS www.uvprod.ch, www.sauvetage-faons-vaud.ch