Loup, chacal doré, loutre ou lynx: plusieurs espèces rares ont été observées sur le territoire genevois. De quoi contredire la réputation urbaine d’un canton qui a de sérieux arguments en matière de nature.

Un loup à Genève: mi-janvier, la nouvelle avait fait grand bruit, tant il paraît inconcevable de voir apparaître un animal qui incarne l’archétype du sauvage dans un canton qui, lui, est celui de l’urbanisation. Le cas n’est pourtant pas isolé, puisque le territoire genevois a été foulé depuis quelques années par plusieurs espèces extrêmement rares, voire observées pour la première fois en Suisse. C’était le cas de la genette immortalisée par un piège photographique durant l’été 2020. 

«Je suis tombée nez à nez avec un lynx à deux pas d’ici, dans le vallon de l’Allondon.» Ce canyon aux airs méditerranéens classé parmi la quarantaine de réserves naturelles que compte le canton, est l’un des lieux dans lesquels notre guide du jour, la biologiste Emmanuelle Favre, responsable du programme Flore au sein de l’Office cantonal de l’agriculture et de la nature, a voulu nous emmener pour nous faire découvrir la face sauvage de Genève. 

Frontaliers de tous poils 

Autour de nous, tout est calme. Le murmure de la rivière, le crissement de nos pas sur l’herbe sont les seuls bruits qui troublent le silence des lieux. Difficile d’imaginer qu’à 5 kilomètres règne l’agitation du centre-ville. Derrière nous, les reliefs du Jura. Devant, le Salève. Pour la biologiste, c’est notamment dans la géographie du canton que se cache le secret de la faune étonnante aperçue par les garde-faune ou les promeneurs: «Genève est un tout petit territoire, mais il est encadré par des zones relativement sauvages du Jura et des Alpes, fait-elle remarquer. La faune qui y vit recherche continuellement de nouveaux espaces et finit fatalement par arriver de notre côté, ne serait-ce que pour traverser le canton ou l’explorer avant de repartir.» 

Genève a beau être le deuxième canton le plus densément peuplé de Suisse, cette pointe de pays n’en dispose pas moins de véritables corridors verts – ainsi que de quelques passages sécurisés sur certains tronçons autoroutiers – qui permettent à la faune de se déplacer en toute discrétion. Jusqu’à arriver parfois en pleine ville, à l’instar du jeune cerf abattu dans le quartier de Saint-Jean il y a deux mois. Le territoire bénéficie aussi d’un autre corridor, bleu celui-ci: le Rhône, par lequel est revenue la loutre dès 2014. 

Forêt presque vierge 

Les oiseaux se taisent quand nous claquons les portières de la voiture de fonction d’Emmanuelle Favre, puis reprennent leur chant tandis que nous nous enfonçons dans l’épais sous-bois. Deuxième étape de notre safari aux portes de la ville: le sanctuaire forestier de Satigny. «Cette zone ne fait l’objet d’aucune exploitation, explique la scientifique. Il n’y a pas eu la moindre coupe de bois depuis 1985.» Bataillant avec les taillis, nous avançons sur quelques dizaines de mètres, avant que le panorama ne change du tout au tout: le paysage s’ouvre sur une forêt aérée peuplée de chênes aux troncs centenaires. Dans un bruissement de feuilles mortes, cinq chevreuils s’éloignent à notre approche. 

La région de l’Allondon, dont fait encore partie la forêt où nous nous trouvons, comprend un total de 300 hectares boisés, un vrai petit poumon vert. «Regardez ces arbres morts, ou ce chêne écorcé, montre la biologiste. On ne trouve pas ce genre de structures dans une forêt exploitée. Seule la nature sait faire cela.» Autour de nous, aucune trace de sentier. Une stratégie pour limiter la fréquentation du site: «Les sanctuaires ne sont pas strictement fermés au public. Mais il existe quelques moyens très simples d’orienter en douceur les promeneurs ailleurs. Le plus efficace? Supprimez les parkings à proximité et vous limitez significativement la fréquentation des bois.» 

Le rôle des campagnes 

Le long du ruisseau qui traverse la forêt, des traces fraîches sont marquées dans la glaise. Les onglons d’un chevreuil, l’empreinte d’un sanglier. Pas de coussinets qui indiqueraient le passage récent d’un carnivore. Mais, dans l’atmosphère isolée du lieu, on imagine volontiers l’insaisissable lynx ou la mystérieuse genette progresser au crépuscule entre les buissons. Genève a des forêts, donc, et plutôt sauvages. «Elles couvrent 12% de la superficie cantonale, précise Emmanuelle Favre en abaissant la vitre de la voiture pour faire entrer un peu d’air frais. Mais il n’y a pas que cela: si les animaux peuvent traverser ou élire domicile dans ce territoire réduit, c’est parce qu’il compte encore de belles zones ouvertes. L’agriculture joue un rôle central dans la conservation de ce patrimoine naturel. Ajoutez-y des villages préservés et des zones de villas à l’ancienne, avec des jardins et de grands arbres, et vous obtenez un tableau franchement favorable à la faune.» 

Nous contournons la ville pour rejoindre l’autre bout du canton, où le loup et le chacal doré ont été signalés. Le bruissement des roseaux et le coassement des grenouilles nous accueillent dans le marais de Sionnet, au coeur d’une zone humide renaturée en plusieurs étapes depuis quinze ans. Après le calme de la forêt de Satigny, les chemins et les passerelles de bois qui sillonnent ces parcelles rendues à la nature, pris d’assaut dès les beaux jours, nous paraissent d’autant plus fréquentés. Un obstacle pour la faune? «Pas forcément, explique Emmanuelle Favre. Les espèces animales ont une incroyable capacité d’adaptation face aux nuisances et aux activités humaines. Par contre, nous cherchons un équilibre entre accueil du public, canalisé sur des chemins, et tranquillité des espèces.» 

Ainsi la fréquentation de ce site n’empêche-t-elle pas la chouette chevêche ou le bruant des roseaux d’y nicher, ni les grands mammifères d’y transiter sitôt la nuit tombée. «Cela dit, on a beau savoir qu’ils vivent tout près, chaque apparition d’un animal très rare reste quelque chose de fascinant, concède la biologiste. Ça nous rappelle qu’on ne maîtrise pas tout, et nous pousse à l’humilité face à une faune qui sait vivre à nos portes sans se faire remarquer.»

Chemin dans la nature

Loups
Le verdict est sans appel: c’est bien un loup qui est passé devant ce piège photographique aux portes de Genève, au mois de janvier dernier.

PLUS DE FAUNE, VRAIMENT? 

Si on observe un chat sauvage, une loutre ou un lynx à Genève, est-ce parce que l’espèce gagne du terrain? Pas forcément: les scientifiques appellent régulièrement à la prudence face à une hausse du nombre de signalements dus, en partie, à une évolution technologique. Les pièges photographiques, ces appareils automatiques fixés à des arbres et se déclenchant au passage d’un animal, ont révolutionné le métier des biologistes… et multiplié les signalements. Cela étant dit, la plupart des espèces citées connaissant une légère expansion de leurs effectifs, les deux facteurs s’accumulent.


Clément Grandjean