Chaque année, plusieurs dizaines de ces rapaces viennent de France pour passer l’été en Suisse. Nous sommes allés à la rencontre de ces impressionnants oiseaux du côté de Charmey (FR). 

Les nuages qui nimbent les sommets depuis l’aube s’écartent peu à peu, laissant apparaître un coin de ciel bleu au-dessus de la route de montagne. Le soleil daigne même se montrer et éclairer l’arête en dentelle des Gastlosen toutes proches lorsque nous claquons les portières de la voiture et laçons nos chaussures de marche. Nous sommes dans les Préalpes fribourgeoises, sur les hauteurs de la vallée de la Jogne, l’un des «spots» les plus favorables à l’observation des grands rapaces. 

Il y a des oiseaux qui exigent de se lever avant l’aube ou de crapahuter durant des heures si l’on entend avoir une chance de les apercevoir. Et puis il y a le vautour fauve. «Inutile de se rendre sur place avant la fin de la matinée, avait dit Thiébaud Buchs quand nous l’avons contacté pour organiser notre expédition. Les vautours attendent que la température grimpe suffisamment pour trouver des thermiques. En cas de forte pluie, aucune chance de les apercevoir.» 

Escadrille en approche 

Libraire de son état, Thiébaud Buchs est aussi un ornithologue passionné, qui suit de près la présence estivale des vautours fauves dans les Préalpes fribourgeoises. «Comment ne pas être fasciné par cet oiseau, s’enthousiasme-t-il, en se hissant à grandes enjambées le long du sentier escarpé. Sa taille hors du commun, sa silhouette facilement identifiable, sa tendance à rester en grands groupes, tout est impressionnant chez lui. Le vautour fauve est aussi un de ces oiseaux dont on ne pense pas qu’il puisse se plaire chez nous: sa silhouette évoque plus un décor de western que les montagnes suisses! On va grimper en direction de la Fochsenflue. On aura un bon point de vue sur les sommets alentour.» Autour de nous, la montagne s’éveille dans un timide rayon de soleil. Bourdonnement des insectes, sonnailles des troupeaux qui paissent plus bas dans le vallon, coups de marteau réguliers du tavillonneur qui retape le toit d’un chalet d’alpage. Chaque pas vers le haut nous éloigne du bruissement de la plaine pour nous rapprocher du ciel que nous parcourons lentement du regard à chaque contour. 

Première pause sur un replat parsemé de blocs de roche. À peine assis, Thiébaud Buchs a déjà les yeux collés à ses jumelles. «Les voilà! lance-t-il. Six, sept, huit sans doute. Au-dessus du Kaiseregg.» Le temps de les recompter, les vautours ont déjà plané jusqu’au Schafberg, où ils tracent leurs cercles avec une fausse désinvolture: ces rois des airs (voir l’encadré ci-dessous) se déplacent bien plus rapidement qu’ils ne le laissent penser. 

De plus en plus commun 

Il y a encore vingt ans, apercevoir ce rapace en Suisse tenait de l’événement, et lorsqu’un individu traversait l’espace aérien helvétique, les ornithologues le suivaient à la trace pour tenter de l’apercevoir. Depuis 2015, l’indice de présence de ce charognard augmente de manière exponentielle. «On doit vraisemblablement cette évolution au succès du programme de réintroduction mené dans le Massif central et dans les Alpes de Haute-Provence, explique Chloé Pang, porte-parole de la Station ornithologique suisse. Nous profitons indirectement des efforts de nos voisins français: avec près de 2000 couples, il est inévitable qu’ils arrivent chez nous. Il faut dire qu’ils peuvent parcourir des centaines de kilomètres pour prospecter à la recherche de nourriture.» Le vautour fauve a beau se plaire sous nos latitudes, il ne semble jusqu’ici pas prêt à y nicher: ses incursions se limitent à des séjours estivaux qui s’étendent d’avril à début septembre. «Nous n’excluons toutefois pas que cela se produise un jour», nuance Chloé Pang. Un concurrent pour notre gypaète barbu national, seul charognard nicheur du pays? «Non. La plupart des rapaces cohabitent bien, et ils n’ont pas le même régime alimentaire: le vautour fauve se nourrit de chair prélevée sur des cadavres, tandis que le gypaète, lui, mange les os.» 

Assis au pied de la croix de la Fochsenflue, nous sursautons presque lorsqu’un nouvel oiseau apparaît, bientôt rejoint par un autre. Sans un seul coup d’aile, les deux vautours traversent la vallée à notre hauteur pour rejoindre le groupe du Schafberg qui a grossi jusqu’à compter une vingtaine d’individus. «J’aime ces surprises, sourit Thiébaud Buchs en abaissant ses jumelles. On ne sait jamais sur quoi on va tomber, mais on n’est jamais déçu.» Comme on tire le rideau après un spectacle, les nuages se resserrent soudain autour de nous, et les vautours disparaissent définitivement derrière le relief. Pour une autre représentation, rendez-vous à la prochaine éclaircie.

Vautour fauve
Difficile de le manquer: s’il semble tout droit sorti du Far West, le vautour fauve niche en France et se plaît dans nos montagnes. Ci-dessous: Thiébaud Buchs, assis au pied de la croix de la Fochsenflue, scrute le ciel.

Où l'observer?

Le vautour fauve est fidèle à quelques régions où il revient chaque été. Et il se déplace souvent en groupe de 10 à 30 individus, ce qui facilite la tâche aux ornithologues amateurs. Tentez votre chance dans les alentours du Kaiseregg (FR) et du Lac Noir (FR), site le plus fréquenté par l’espèce, ou dans la vallée de Champéry (VS). Mais on peut également l’apercevoir du côté de L’Hongrin (VD), du Pays-d’Enhaut (VD) ou du Pic Chaussy (VD).


Planeur au long cours

Dans le genre géant des airs, difficile de faire mieux: avec son envergure qui peut atteindre 2 m 70 – à peine moins que celle d’un gypaète barbu –, le vautour fauve ne passe pas franchement inaperçu. D’autant que sa silhouette, faite d’une paire d’ailes massives, d’une tête presque invisible et d’une queue trapue, est très particulière. Accessoirement, sa taille gigantesque ne facilite pas la tâche à ce planeur qui doit exploiter la moindre ascendance thermique pour déplacer 7 à 11 kilos d’os, de muscles et de plumes, soit le double d’un aigle royal. Une simple formalité, tant les vautours fauves peuvent avaler des distances considérables en quelques jours à peine. Les Alpes suisses, avec leurs reliefs et leurs vents, constituent d’ailleurs un territoire particulièrement favorable.


Clément Grandjean