Bien que cet oiseau alpin ne soit guère facile à observer, l’automne et l’hiver offrent parfois l’occasion de le croiser à moyenne altitude. C’est aussi le temps où les jeunes partent en quête d’un nouveau territoire.

Belle longévité

Parmi la quinzaine de rapaces sédentaires de Suisse, l’aigle royal se démarque par son allure altière et son impressionnante envergure. L’habitat alpin et une prudence légendaire rendent toutefois son observation plutôt difficile. Le Gruérien de Neirivue, Claude Genoud, peintre, graveur et dessinateur de la faune, décrypte pour nous la vie de cet oiseau mythique qu’il rencontre régulièrement depuis de longues années. «L’aigle royal fait partie des accipitridés, une famille qui compte six sous-espèces de par le monde. Comme chez tous les rapaces, la femelle est nettement plus grande que le mâle. Elle pèse jusqu’à 6.6 kg pour une longueur de 95 cm et une envergure de 215 à 227 cm. Le mâle est 30% plus léger et son envergure varie de 188 à 212 cm. La longévité de l’espèce est remarquable pour un oiseau. L’âge maximal atteint en captivité est de 50 ans, mais il est inférieur à cela à l’état sauvage.» 

En milieu alpin

À l’exemple de la majorité des rapaces, l’aigle royal est une espèce territoriale. «C’est un oiseau solitaire, précise le féru de nature, mais les couples formés le sont pour la vie. En Suisse, l’oiseau vit dans les massifs montagneux entre 1500 et 2500 mètres. Il est sédentaire et très fidèle à son espace délimité par des crêtes ou une vallée. Dans les Préalpes vaudoises et fribourgeoises, son territoire s’étend sur environ 90 km carrés. Quant à son aire de nidification, elle est toujours installée dans une falaise, sous un surplomb et à une altitude plus basse que ses terrains de chasse.» Les couples formés de longue date sont confrontés depuis quelques années à de jeunes individus en manque de territoire. L’obligation d’éloigner ces rivaux les occupe parfois jusqu’à compromettre la réussite de leur nichée. 

Reproduction limitée

Chez les oiseaux de proie, plus grande est l’espèce, plus faible est le nombre d’oeufs pondus. L’aigle n’a qu’une ponte par année qui n’est pas remplacée en cas d’échec. «Il se reproduit dès sa 4e année. Deux oeufs sont pondus - plus rarement un ou trois - à intervalles de deux à cinq jours, durant la seconde quinzaine de mars. Bien souvent, un seul des oisillons survit, car en cas de disette, le dernier-né, plus faible, est sacrifié. Durant près de trois mois après son envol, le jeune reste dépendant de ses parents. Il quitte le domaine qui l’a vu naître à la fin de l’année, au plus tard l’année suivante. Ses parents finissent par le chasser et il doit alors trouver son propre territoire.» En automne, les immatures sont aptes à subvenir à leurs besoins. 

Diversité des proies

L’apparition de l’aigle déclenche des réactions apeurées chez d’autres oiseaux ou mammifères. Les premiers le harcèlent pour l’éloigner, les seconds le tiennent à l’oeil ou cherchent un refuge. «L’aigle surveille son territoire en vol ou perché sur un éperon rocheux. Une proie repérée, il la chasse en planant à flanc de coteau, épousant le relief. Il surgit par surprise et fond sur sa proie, serres tendues en avant. Les mammifères (marmottes, lièvres variables, cabris de chamois, renards) constituent 80% de sa pitance. Suivent les tétraonidés (tétras lyre, lagopèdes). L’hiver, il est parfois contraint de devenir charognard par la force des choses.» Il arrive aussi qu’à cette période, le rapace délaisse son royaume alpin et descende à basse altitude (600 m) pour trouver de quoi se nourrir. 

Un roi protégé

L’aigle royal est classé sur liste rouge parmi les espèces vulnérables. La Suisse en compte près de 360 couples, essentiellement répartis dans l’arc alpin. Depuis 2009, deux couples se reproduisent également dans la chaîne du Jura. «Ce rapace n’a pas beaucoup de rivaux, si ce n’est le grand corbeau qui peut piller son nid et peut-être aussi, maintenant qu’ils sont de retour, le vautour fauve et le gypaète barbu. Après une forte diminution au XXe siècle, la protection totale de l’espèce a permis une augmentation nette du nombre de couples. Actuellement, l’aigle a recolonisé tout le domaine alpin, et ses effectifs se sont stabilisés. L’espèce reste toutefois vulnérable aux modifications de son habitat et aux dérangements toujours plus fréquents dus à notre mode de vie, notamment ceux liés aux nouveaux sports de défoulement», conclut Claude Genoud. 

Aigle royal
L’aigle royal est un oiseau intelligent et prudent. Cet individu surveille les environs afin de s’assurer de la tranquillité des lieux avant de chasser un groupe de corneilles noires très affairées à se nourrir d’une carcasse de chamois. L’aigle atteint une trentaine d’années à l’état sauvage - jusqu’à 50 ans en captivité - une longévité remarquable dans le monde des oiseaux.

Daniel Aubort

 + D’INFOS Echappées sauvages, Claude Genoud, Éditions La Sarine, 122 pp.