Une poignée d’oiseaux typiques des campagnes voient depuis peu leurs effectifs remonter grâce aux efforts conjoints des scientifiques et des agriculteurs. Mais la course n’est pas encore gagnée.

Tout n’est pas perdu pour les oiseaux vivant dans les zones cultivées. C’est en tout cas ce que l’on peut conclure de la hausse progressive des effectifs de plusieurs espèces caractéristiques de ces milieux soumis à une forte pression. Certaines sont pourtant passées tout près de l’extinction en Suisse, comme l’emblématique huppe fasciée: courante sur le Plateau dans les années 1960, elle s’est faite toujours plus rare jusqu’à la mise sur pied d’un programme national de conservation qui a permis de doubler ses effectifs et de repasser la barre des 200 couples nicheurs. 

Situation toujours tendue 

La huppe n’est pas la seule à avoir remonté la pente in extremis: le scénario est quasi identique pour le vanneau huppé, passé de 83 couples en 2005 à plus de 200 aujourd’hui. «Cette année, environ 30 poussins sont éclos dans la zone du Grand- Marais, entre les lacs de Neuchâtel, Morat et Bienne, se réjouit François Turrian, directeur romand de BirdLife Suisse. L’espèce reste fragile, mais c’est un résultat qui donne de l’espoir.» 

De l’espoir, il en faut: parmi l’éventail d’habitats que compte la Suisse, les zones cultivées représentent des biotopes particulièrement sensibles. «Sur 50 oiseaux classés comme prioritaires, 20 sont des espèces directement liées aux campagnes, détaille François Turrian. C’est l’habitat le plus problématique.» Les oiseaux sont menacés par la conjonction de deux facteurs. La raréfaction de leur habitat d’abord, qui fond face à des zones urbaines en pleine expansion, à des remaniements parcellaires provoquant la disparition des lieux de reproduction ou au drainage de marais précieux pour l’avifaune. Le tarissement de leur principale source de nourriture, ensuite: menacés par les mêmes évolutions du paysage, l’emploi de pesticides et d’engrais ainsi que les fauches précoces des prairies, fourmis, sauterelles, scarabées et moucherons sont à la peine. Et sans insectes, pas d’oiseaux. 

Collaboration fructueuse 

«La problématique est large et très diverse, nuance Chloé Pang, porte-parole de la Station ornithologique suisse. Chaque espèce en déclin fait l’objet d’une étude précise pour estimer les mesures à prendre afin d’enrayer le processus. Il peut s’agir d’actions de long terme sur l’habitat, qui profitent à toute une série d’animaux, ou de plans d’urgence ciblés sur un seul oiseau.» Dans ce contexte, la collaboration avec le monde agricole est déterminante, car chaque adaptation du plan d’exploitation et chaque structure naturelle (lire l’encadré ci-dessous) compte. 

«Heureusement, les mentalités évoluent, se réjouit Chloé Pang. Les agriculteurs sont toujours plus sensibles aux enjeux de la biodiversité et savent qu’elle profite aussi bien à leurs cultures qu’à la faune qui y vit. Il est d’autant plus important de valoriser ces efforts et de mettre en lumière les exemples positifs, comme celui de la chevêche d’Athéna, qui tire profit des mesures prises dans les campagnes genevoise, jurassienne et tessinoise, ou de l’alouette lulu, pour laquelle plusieurs vignerons valaisans repensent leur gestion des coteaux de la plaine du Rhône.» 

Un sujet politique 

Pour encourageantes qu’elles soient, ces réussites ne doivent pas éclipser les échecs: plusieurs espèces poursuivent leur dégringolade malgré les plans de préservation, comme le tarier des prés, au chevet duquel les ornithologues s’activent sans succès depuis vingt ans en Gruyère. Ou les pies-grièches, dont deux espèces ont totalement disparu du pays dans le même laps de temps. 

«Le constat reste négatif, insiste François Turrian. Tandis que les effectifs des oiseaux indicateurs des habitats forestiers sont plutôt à la hausse, ceux des milieux cultivés poursuivent leur déclin ou stagnent. Pour inverser la tendance, les projets ponctuels ne suffisent pas. Le monde politique doit impérativement prendre des mesures, car, pour l’instant, les progrès sont extrêmement timides.» Le meilleur moyen d’agir à l’échelle nationale? La politique agricole. Depuis l’instauration, en 1993, des surfaces de compensation écologiques – rebaptisées «surfaces de promotion de la biodiversité» en 2014 –, plusieurs espèces de la gent ailée ont pu retrouver des zones préservées qui leur permettent de se nourrir plus facilement ou d’élever leurs jeunes en sécurité. Reste à concilier les priorités de deux mondes souvent opposés, avec leurs enjeux et leurs agendas respectifs. Et à garder en tête que le processus prend du temps: les projets qui portent leurs fruits aujourd’hui ont été lancés il y a quinze à vingt ans. Il n’empêche qu’un peu d’optimisme ne fait jamais de mal: cultiver les campagnes tout en optimisant leur valeur biologique est possible. Et permet d’éviter que les oiseaux y laissent des plumes. 

huppe fasciée
Oiseau caractéristique des milieux cultivés, la huppe fasciée regagne du terrain après avoir frisé l’extinction en Suisse.

Fauche mortelle

On le sait, la saison des foins est celle de tous les dangers pour les faons, qui sont nombreux à périr sous les lames des faucheuses. Ils ne sont pas les seuls: plusieurs oiseaux nichent au sol, à l’instar du tarier des prés, de l’alouette des champs ou encore du bruant proyer. Encore plus difficiles à repérer qu’un mammifère, ces espèces paient un lourd tribut aux fauches du 15 juin. En cas de découverte d’un nid, une seule solution: le signaler au moyen d’une barrière visible et le contourner en attendant l’envol des jeunes. 


Les jachères sont précieuses

Où les chouettes effraies préfèrent-elles chasser? C’est l’une des questions que s’est posées le biologiste Robin Séchaud au moment d’entamer sa thèse de doctorat à l’Université de Lausanne. Après avoir collecté pendant six ans des millions de données obtenues au moyen de balises GPS placées sur le dos de rapaces nocturnes, le chercheur est en mesure de prouver que les surfaces de promotion de la biodiversité (SPB), ces zones agricoles laissées en jachère ou cultivées de manière extensive selon les directives de l’ordonnance fédérale sur les paiements directs, sont particulièrement prisées des chouettes. «Nos observations montrent que si une effraie a le choix, elle privilégie un territoire de chasse qui inclut un maximum de SPB, explique Robin Séchaud. Mieux encore, ces surfaces procurent un avantage réel aux chouettes: plus leur domaine vital comprend de SPB, riches en proies, et plus elles ont de facilité à nourrir leurs petits, qui seront plus nombreux à atteindre l’âge adulte.» Au-delà de l’intérêt scientifique de cette recherche inédite, le biologiste voit là une belle manière de montrer aux agriculteurs, avec lesquels il collabore quotidiennement, le résultat concret de leurs efforts. 

+ D’INFOS www.chouette-effraie.ch/fr 


Clément Grandjean