Soigner son chat ou son cochon d’Inde malades va de soi. Mais on oublie que carpes, gardons et truites peuvent également bénéficier de traitements médicaux. Reportage avec un des rares experts romands.

Le geste est précis, rapide. D’un coup de scalpel, le vétérinaire ôte un nodule violacé du flanc d’une carpe koï, placée sous anesthésie. Après un examen au microscope, le diagnostic ne fait pas de doute: il s’agit d’un agent pathogène qui disparaîtra spontanément avec la chaleur. «Me voilà rassuré, souffle Olivier, le propriétaire, car la maladie se propageait au sein de mon étang. J’attends plusieurs nouveaux poissons cette semaine. De plus, j’ai toujours peur de devoir effectuer un traitement qui détruise l’équilibre délicat de l’eau.» Nicolas Diserens est le seul vétérinaire romand à s’être formé dans les soins aux poissons d’ornement. Du lac Léman à Zurich, ce spécialiste rend visite à des particuliers dont les poissons – principalement des carpes koïs – ont des problèmes de santé. Il effectue également au printemps un contrôle préventif des étangs, cette période de l’année étant critique à cause des variations de température de l’eau qui affaiblissent le système immunitaire des poissons. Sans parler de l’aspect sentimental, le prix d’une carpe koï pouvant s’élever à plusieurs milliers de francs (voir l’encadré ci-contre), on comprend que leurs propriétaires fassent appel à un vétérinaire pour soigner leurs protégées. «Vu leur taille et leurs couleurs, j’estime ma trentaine de carpes à quelques 64 000 francs, reconnaît Olivier, qui préfère garder l’anonymat en raison de la valeur de ses protégées. À ce prix-là, on ne veut pas tout perdre en cas de maladie.» 

Des traitements limités 

Quelques autres poissons de cet amateur fribourgeois ont également tendance à se frotter le corps contre le fond du bassin. Nicolas Diserens effectue alors un frottis de la peau, qui permet de diagnostiquer l’origine des démangeaisons: ce sont des vers. Un traitement vermifuge, dilué dans l’eau du bassin, devrait les éliminer. L’examen terminé, les carpes, encore un peu étourdies, rejoignent leurs congénères dans le bassin. 

«Soigner des poissons est un mix entre une médecine individuelle, où l’animal est traité pour une pathologie propre, et une médecine de troupeau, où on prend en compte l’ensemble des individus d’un bassin», explique le vétérinaire. S’il n’est pas rare qu’il opère des tumeurs qui nécessitent d’ouvrir l’abdomen ou soigne une luxation de la mâchoire, il est cependant plus limité en matière diagnostique et thérapeutique qu’avec des animaux de compagnie ou de rente. Une prise de sang est par exemple techniquement possible: mais la formule sanguine variant en fonction de la température de l’eau, il est difficile dans ces conditions de poser un diagnostic précis. Traiter isolément un poisson atteint d’une maladie chronique pose également problème, à cause notamment du stress engendré par des manipulations à répétition. L’accès à des médicaments est en outre une difficulté à laquelle est confronté le spécialiste. «Enregistrer en Suisse des remèdes pour les poissons coûte souvent trop cher par rapport au marché, explique Nicolas Diserens. Nous devons donc soit importer des produits, soit utiliser des médicaments qui n’ont pas été développés initialement pour les poissons. Cela complique les traitements.» 

Importance de l’environnement 

La qualité de l’eau étant essentielle à la bonne santé des carpes, le vétérinaire vérifie à chaque visite différents paramètres, comme l’ammonium ou le pH. «Les personnes qui ont des aquariums ont le réflexe d’en changer l’eau régulièrement. Ce n’est malheureusement pas toujours le cas de ceux qui ont un étang. Certains composants peuvent être extrêmement toxiques.» Les valeurs de l’étang d’Olivier sont toutes dans la norme. Mais il faut dire que ce dernier est particulièrement pointilleux à ce sujet. Son installation filtre ainsi 100 000 litres à l’heure. «Souvent, ce point pose problème chez les amateurs qui débutent. Il peut générer un stress chez les poissons et les affaiblir, constate Nicolas Diserens. Contrairement aux animaux de compagnie, cela montre combien il est essentiel de pouvoir se rendre chez les propriétaires pour évaluer l’environnement.» 

Si les carpes koïs représentent la majorité de la clientèle du vétérinaire vaudois, gardons, tanches et poissons rouges font parfois partie de ses patients. Dernièrement, il a même été appelé pour soigner une raie d’eau douce qui avait des problèmes digestifs à la suite d’une alimentation inadaptée. «Comme chez les mammifères, chaque espèce a ses maladies propres, souligne Nicolas Diserens. La truite et la carpe sont bien étudiées, mais cela n’est pas le cas pour de nombreux poissons d’ornement.»

Vétérinaire
Nicolas Diserens est l’unique vétérinaire romand spécialisé dans les soins aux poissons d’ornement. Les carpes koïs représentent la majorité de sa clientèle. Mais il soigne aussi poissons rouges, gardons et tanches à domicile.
Poisson

Vétérinaire

 DES PRIX RECORDS POUR LES CARPES KOÏS

Les carpes koïs sont les poissons emblématiques du Japon. Elles y ont été élevées à des fins alimentaires, avant d’être sélectionnées uniquement pour leurs valeurs ornementales. Si de nombreux pays produisent désormais aussi ces poissons, la qualité des carpes japonaises surpasse la concurrence, aux dires des spécialistes. La majorité d’entre elles sont exportées dans le monde entier via des marchands spécialisés dans ce commerce. Prisées des collectionneurs, les carpes koïs peuvent atteindre des sommes pharaoniques de plusieurs dizaines à plusieurs centaines de milliers de francs. Taille, motifs, couleurs, contrastes et rondeur du poisson influencent leur valeur marchande. Il n’existe guère de limite supérieure: en 2018, une carpe a trouvé preneur aux enchères pour le prix record de 1,8 million de dollars.


UN LABORATOIRE DÉDIÉ À BERNE 

En Suisse, seule une petite dizaine de vétérinaires sont spécialisés dans les poissons, d’ornement ou de pisciculture. La majorité s’est formée notamment auprès du Centre pour la médecine des poissons et des animaux sauvages de l’Université de Berne. Cette structure abrite le laboratoire national de référence pour les infections soumises à notification. Le centre conduit également plusieurs projets de recherche ayant pour thème les maladies infectieuses et non infectieuses affectant les poissons.


Véronique Curchod