Passant habituellement l’hiver au sud du Sahara, les cigognes blanches qui nichent en Suisse sont de retour plus tôt de migration, voire ne quittent plus le pays. Un phénomène nouveau suivi de près par les spécialistes.

Les observations se multiplient: dans le Jura ou à Neuchâtel, les ornithologues sont nombreux à annoncer avoir aperçu la silhouette d’une cigogne fendre les airs. Si l’on dit que les hirondelles annoncent le printemps, le retour des cigognes blanches de leur migration hivernale est, lui aussi, un signe qui ne trompe pas. Or, depuis quelques années, ces échassiers font leur apparition toujours plus tôt: cet hiver, on a observé des individus déjà installés sur leurs nids en février, un bon mois plus tôt que la norme. 

Vacances en Espagne 

Si les cigognes rentrent plus tôt, c’est en premier lieu parce qu’elles partent moins loin. «De nombreuses cigognes ne migrent plus jusqu’en Afrique, explique Tobias Salathé, président de l’association Cigogne Suisse. Les oiseaux de Suisse, de France ou d’Allemagne de l’Ouest, qui traversent habituellement le détroit de Gibraltar puis le Sahara pour passer l’hiver entre le Sénégal et le Sahel, sont désormais nombreux à s’arrêter en Espagne, où ils trouvent de la nourriture à profusion.» Dans les rizières et les canaux d’irrigation de la région de Séville, par exemple, où les cigognes profitent de l’abondance d’écrevisses de Louisiane, mais surtout dans une zone située entre la Catalogne, Madrid et l’Andalousie, où elles se posent sur les immenses décharges à ciel ouvert qui sont exploitées près des agglomérations. Pas franchement difficile en matière d’alimentation et volontiers proche de l’homme, la cigogne blanche a vite compris qu’elle avait tout à gagner à écourter sa migration. Mais le festin n’est pas sans danger: dans les décharges, les échassiers risquent une intoxication ou une blessure, qui peut être causée par les déchets métalliques comme par les affrontements qu’entraîne la promiscuité entre les oiseaux. 

Aux cigognes qui partent vers l’Afrique et à celles qui ne volent que jusqu’en Espagne s’ajoute une autre catégorie d’oiseaux: ceux qui ne migrent pas. «Avec la hausse des températures et les faibles chutes de neige sur le Plateau, les cigognes parviennent à trouver suffisamment de nourriture même en plein hiver, détaille Stéphanie Michler, collaboratrice de la Station ornithologique suisse. Il est encore trop tôt et nous manquons de données pour établir des théories plus précises, mais la tendance est claire.» En effet, un comptage réalisé début janvier a permis de recenser 527 cigognes restées en Suisse, soit près de la moitié des représentants de l’espèce nichant dans le pays. Il y a trois ans, lors du premier comptage hivernal, ce taux n’atteignait pas un tiers. Les scientifiques rechignent pour l’heure à établir un lien direct entre le changement climatique et le raccourcissement de la migration des cigognes. «Il y a un rapport clair entre réchauffement et adaptation du comportement pour plusieurs espèces d’oiseaux, mais c’est moins facile à dire pour la cigogne», nuance Tobias Salathé. «La température est un facteur parmi d’autres, abonde Stéphanie Michler. On sait que le mécanisme de la migration est lié à une horloge interne. Mais la nourriture disponible joue aussi un rôle.» Parmi les autres espèces dont les effectifs hivernaux augmentent dans le pays, on peut citer également l’étourneau ou le pouillot véloce. 

De moins en moins voyageuses 

Action de l’homme et changement climatique: si ces deux facteurs poussent la cigogne à modifier ses habitudes, l’échassier a apparemment plus à y gagner qu’à y perdre. Il faut dire que la migration n’est pas sans danger: 25 à 50% seulement des jeunes survivent à leur premier aller-retour en Afrique de l’Ouest. Migrer moins loin, c’est réduire les risques, et c’est peut-être l’une des raisons pour lesquelles la population de cigognes augmente année après année. Ce n’est pas le seul argument en faveur d’un trajet plus court: les oiseaux qui restent en Suisse sont avantagés au printemps, parce qu’ils peuvent occuper les nids avant le retour de ceux qui ont migré. 

Il y a toutefois une ombre au tableau: si le changement climatique facilite la recherche de nourriture en hiver, il s’accompagne aussi d’épisodes météorologiques plus violents, notamment au printemps, saison des naissances. Or, une longue série de pluie peut avoir des conséquences dramatiques sur la survie des jeunes. 

Toutes les cigognes suisses resteront-elles bientôt sur le continent européen en hiver? «Ce ne sont que des spéculations, mais on peut légitimement penser qu’elles seront toujours moins à aller jusqu’en Afrique, estime Stéphanie Michler. Cela dépendra beaucoup de l’offre en nourriture, ici et au sud de l’Europe.» Une offre qui devrait évoluer, puisque l’Espagne annonce vouloir fermer au plus vite ses décharges en plein air. Quant à la Suisse, les cigognes devraient trouver toujours plus aisément les vers de terre et les petits mammifères dont elles se nourrissent sur le Plateau. Ces impressionnants échassiers ne feront peut-être plus le printemps, mais elles feront toujours le bonheur des ornithologues.


Clément Grandjean

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