Souvent, le chant de cet insecte est intimement lié à des vacances passées sur le littoral méditerranéen. Plusieurs espèces de la famille des Cicacidae habitent pourtant notre pays. 

Dix espèces recensées

Immobile sur un rameau du coteau boisé de Derborence (VS), une cigale laisse à ses ailes le temps de sécher avant de prendre son premier envol. Elle vient de traverser l’étape délicate de la métamorphose – une période durant laquelle elle est alors très vulnérable – qui la transforme en insecte parfait (imago). «Les cigales font partie de la famille des Cicacidae, au sein de l’ordre des hémiptères comme les punaises et les pucerons. La Suisse en compte dix espèces. Deux des cinq espèces localisées en Valais ne s’observent que dans ce canton, soit la cigale quadri-signée (Tibicina quadrisignata) dans le Haut-Valais et la cigale de Steven (T. steveni) dans le Bas-Valais», détaille Sonja Gerber, entomologiste au Musée de la nature du Valais et commissaire de l’exposition «Cigales: chanteuses mystérieuses» qui vient d’y ouvrir ses portes. 

Du chaud et du sec

Les cigales sont inféodées à des milieux jouissant d’un climat chaud et sec, comme c’est notamment le cas de nombreux coteaux bordant la vallée du Rhône en Valais. «Elles sont thermophiles, confirme la scientifique. Certaines espèces sont très exigeantes au niveau écologique. D’autres le sont moins, comme la cigale grise qui habite même les parcs de la ville de Sion. On les trouve surtout dans les milieux écotones, soit les espaces intermédiaires entre la forêt et les praires ouvertes. Mais elles occupent aussi des forêts clairsemées, surtout des chênaies et pinèdes et des steppes, sous condition que s’y trouvent quelques buissons comme le genévrier ou le berbéris. En Suisse, on peut entendre les premières cigales à partir de début mai, mais la majorité des espèces bien audibles chantent de mi-juin à début août.» 

Vie souterraine

Le cycle de vie des cigales s’étale dans la durée. Une espèce des États-Unis détient du reste le record de longévité pour un insecte. Magicicada septendecim émerge à l’air libre après une période larvaire de dix-sept ans passée dans le sol. «Les cigales déposent leurs oeufs dans la végétation ou sur l’écorce d’un arbre. À l’éclosion, les larves tombent sur le sol et s’enfouissent. Elles y restent durant quelques années et muent plusieurs fois. Avant la dernière mue, les larves surgissent du sol, grimpent le long d’une structure verticale – tige ou tronc – et se transforment en imagos. Elles laissent derrière elles une enveloppe vide appelée exuvie. Les imagos ont une durée de vie de quelques semaines.» Trouver une exuvie accrochée à un arbre est courant dans les oliveraies du sud. C’est plus aléatoire en Suisse, vu la faible densité des populations. 

Un chant particulier

Par quel moyen certaines cigales produisent-elles un chant si puissant? «Contrairement aux criquets et aux sauterelles, les cigales n’émettent pas de son par frottement d’ailes ou de pattes. Leurs organes de chant, appelés cymbales ou timbales, sont des membranes striées situées au niveau de leur abdomen. Elles les font sonner en contractant certains muscles de façon rythmique. Les cymbales se déforment et retournent en position détendue très rapidement. Le son ainsi créé résonne dans la cavité qui occupe quasiment tout l’abdomen. Un volume de 107 dB peut être atteint – record de plusieurs espèces de différents continents –, ce qui correspond au bruit d’une tronçonneuse. Seuls les mâles chantent. Pour attirer les femelles, mais aussi pour délimiter leur territoire.» 

Un As du camouflage

Pour la scientifique Sonja Gerber, il est important de mieux connaître les cigales indigènes. Cela passe, mais très occasion-nellement, par une capture. «Il faut avoir l’oeil, le physique et de la chance. Ces insectes sont bien camouflés, immobiles sur les végétaux. Lorsqu’on s’approche, ils se taisent et à l’instant où on les repère enfin, ils s’envolent pour se poser au sommet d’un arbre ou sur un buisson épineux où le filet à insectes est inutilisable.» L’enregistrement du chant est lui aussi très utile. «Chaque espèce possède son propre répertoire et peut être reconnue au rythme et à la sonorité de son chant. Dans la plupart des cas, il est possible de réaliser l’identification à l’oreille. Mais parfois il est nécessaire de faire des enregistrements et visionner l’oscillogramme pour déterminer l’espèce.»

Cigale
L’aspect encore légèrement vitreux des ailes et la couleur verdâtre de certaines parties du corps laissent supposer que cette cigalette de montagne («Cicadetta montana») vient de se métamorphoser, passant de l’état de larve à celui d’imago. À ce stade d’insecte adulte, la cigale devient apte à voler et à se reproduire.

Daniel Aubort