Peut-être êtes-vous l’heureux propriétaire d’un chat ou avez-vous passé un week-end chez le détenteur de l’un de ces petits animaux ? Peut-être avez-vous également déjà fait l’expérience suivante : après une semaine harassante où le repos dominical vous apparaissait comme un havre de paix des plus engageants, où la perspective de cette grasse matinée était synonyme d’un repos plus que mérité, les miaulements intempestifs de votre compagnon ont, dès l’aube, coupé court à tout espoir de se lover à l’envi dans les draps douillets de votre lit. Peut-être avez-vous remarqué également avec quelle régularité votre félin implorait que lui soient servis ses repas après que vous soyez rentré du travail ? Peut-être vous interrogez vous alors sur les causes de cette précision et sur une question plus fondamentale encore, à savoir, les chats ont-ils la notion du temps ? En effet, intuitivement il semblerait que des comportements aussi marqués ne pourraient être le fruit du hasard. Peut-on pour autant en déduire que les chats aient des prédispositions ou du moins des qualités leur permettant d’appréhender le temps ?

Précision sur ce qu’il faut entendre par « notion du temps »

Il semble a priori impossible de déterminer si les chats ont une « conscience intime du temps », pour paraphraser le titre de l’ouvrage éponyme d’Edmund Husserl traitant de cette question chez l’homme, ni même de conscience. Précisons donc ce qui doit être entendu par l’expression de « notion de temps » chez les chats.

Le fil rouge de nos interrogations n’est pas de déterminer si ces félins ont une conscience précise de la finitude de leur condition mais plutôt s’ils sont en mesure de se repérer dans le temps, par exemple au cours d’une journée et ce en se fondant sur le temps qui passe et sur les phénomènes physiques afin d’adapter leur comportement. En d’autres termes, ces animaux auraient-ils la capacité de définir leur comportement dans un espace territorialement inchangé et en analysant simplement les phénomènes observables dans leur durée comme la luminosité du jour, l’orientation du soleil ou plus simplement en appréhendant la notion de durée en tant que telle ?

Le rythme biologique du chat

Comme tout être vivant, l’organisme de ce félin est régi par un rythme biologique qui pour sa part est cyclique, spécifique et est connu sous le terme de cycle circadien. Circadien dérive du latin circa « autour » et dies, le « jour » et définit un cycle biologique d’une durée de 24 heures. Au cours de cette période, le chat va alterner entre des phases de sommeil et d’activité. Son horloge biologique est dite « polyphasique ». Cette alternance se renouvelle chaque jour et pourra marquer un premier motif de répétition dans le rythme biologique du chat.

Cet animal est de plus un prédateur, ce qui joue un rôle important dans la détermination de son comportement. Si sa domestication date du VIIIe millénaire avant notre ère, les caractéristiques comportementales de l’espèce sont le fruit d’une histoire bien plus ancienne. A l’aube des temps, bien avant de devenir le compagnon de l’homme, il chassait pour subsister et pour nourrir sa progéniture. Ses proies sont les petits rongeurs comme les mulots, les loirs, les musaraignes etc., les oiseaux voire de petits lapins et toute créature qui aurait excité son instinct. Or la meilleure manière de débusquer des proies reste de chasser au moment où elles sortent de leur refuge et dans le cas du chat, il s’agit de l’aube et du crépuscule. C’est pour quoi un pic d’activité peut être remarqué à la levée du jour ou au coucher du soleil chez les descendants de ces félins. Ce pic étant la résultante de leur patrimoine génétique, il semble cohérent de remarquer ici encore une régularité qui a pour fondement la mémoire génétique de cette espèce.

Des caractéristiques comportementales

Désormais les chats sont rarement sauvages et la majorité ont un foyer en contact direct avec un humain. Cette proximité est millénaire et il en résulte un certain degré d’adaptation mutuelle. Selon le professeur Sharon L. Crowell-Davis de l’université de Géorgie (Etats-Unis), auteure de l’étude « Understanding cats » [1], les chats auraient adapté leur comportement à la vie en cohabitation avec les êtres humains. Les résultats de ses recherches lui ont permis de conclure que les chats adultes – qui ne miaulent pas naturellement – miaulent pour communiquer avec les humains et qu’ils ont développé ce comportement en raison de cette cohabitation. Une capacité d’adaptation marquée de ces félins peut donc être mise en avant comme facteur explicatif de l’impression qu’ils auraient une certaine notion du temps. Ces derniers auraient peut-être compris que les hommes évoluent selon un cycle circadien et s’adapteraient à ces cycles. Abondant dans le sens de cette idée, une étude relayée par le NY Times [2] démontrait que les chats ajustent leur comportement au comportement de leur maître à leur égard [3], ce qui justifierait que ces derniers « calent » leur cycle circadien sur le cycle humain, ce qui donnerait à leur maître cette impression qu’ils auraient la « notion du temps ».

Le chat exploite les informations de son environnement

De plus, les chats sont des animaux territoriaux. Ils lisent avec beaucoup d’acuité leur environnement et ce dernier a un impact considérable sur leur équilibre. Comme peuvent le souligner certaines études, « various aspects of the environment may affect the welfare of the cat » (“ de nombreux aspects de l’environnement peuvent affecter le bien être du chat ») [4] car ce dernier analyse les stimuli qu’il reçoit et adapte son comportement en fonction de ceux-ci. Certes la luminosité, le chant des oiseaux, la position du soleil ou des ombres de son lieu de vie va probablement donner au chat un indice inconscient quant à la position de son cycle circadien. Toutefois interpréter que l’effet de ces stimuli serait une forme de conscience du temps chez le chat, ce serait donner cours à un biais anthropomorphiste sérieux.

En conclusion

Il en résulte que si certains voient dans le comportement du chat que ce dernier aurait la « notion du temps », la réalité est plus complexe. Ce comportement serait en réalité la résultante de plusieurs influences, d’un certain degré de mimétisme avec le comportement humain, de phénomènes biologiques et génétiques hérités depuis des millénaires et d’autres influences comme l’environnement ou la qualité de la relation avec le maitre, qui a un impact considérable sur l’équilibre du félin.

[1] S. L. CROWELL-DAVIS, T. M. CURTIS, R. J. KNOWLES, 2007. « Understanding cats », université de Géorgie. [En ligne], disponible sur : https://pubmed.ncbi.nlm.nih.go...

[2] R. NUWER, 2019. « Cats Like People! (Some People, Anyway) », The NY Times. [En ligne], disponible sur : https://www.nytimes.com/2019/0...

[3] K. R. VITALE, M. A. R. UDELL, 2019. « The quality of being sociable: The influence of human attentional state, population, and human familiarity on domestic cat sociability » in Behavioural Processes, vol 158, pp 11-17. [En ligne], disponible sur : https://www.sciencedirect.com/...

[4] J. L. STELLA, C. C. CRONEY, 2016. « Environmental Aspects of Domestic Cat Care and Management: Implications for Cat Welfare » in Scientific World Jounal. [En ligne], disponible sur : https://www.ncbi.nlm.nih.gov/p...