À la douane ou directement chez des particuliers, les autorités vétérinaires saisissent régulièrement des bêtes dont l’importation et la possession est soumise à autorisation. Reste à leur trouver un nouveau foyer. 

À peine a-t-il refermé la porte de l’enclos derrière lui qu’une flèche couleur sable se faufile entre les jambes de Tobias Blaha. L’animal se dresse sur ses pattes postérieures, levant un museau bordé de deux grands yeux noirs vers le directeur du Bioparc de Genève, qui s’agenouille pour le caresser. «Salut Billy», souffle-t-il à l’agile carnivore tandis que celui-ci escalade sa jambe puis son buste pour se percher sur son épaule. 

Deux ans, une quarantaine de centimètres de la pointe des oreilles au bout de la queue pour quelques centaines de grammes sur la balance, Billy est un suricate. Et un rescapé: importé illégalement en Suisse, il a grandi dans un appartement tessinois avant d’être saisi il y a quelques semaines sur ordre des autorités vétérinaires. Si celles-ci n’avaient pu trouver d’institution où la placer, la bête aurait eu toutes les chances d’être euthanasiée. Parce qu’un suricate n’est pas un chat ou un chien, et que les lieux en mesure d’accueillir des animaux sauvages ne sont pas légion. 

Solutions urgentes 

Au Bioparc, sur les hauts de Bellevue (GE), on a mis les petits plats dans les grands pour offrir des conditions de vie décentes à Billy: en quelques jours, un enclos inutilisé a été aménagé, doté d’une serre chauffée et recouvert de sable. Il a aussi fallu chercher, auprès d’autres zoos helvétiques, les deux congénères qui tiendront compagnie au mammifère confisqué. 

L’exercice n’est pas tout à fait inédit pour l’équipe: 90% des pensionnaires du parc genevois sont issus de saisies ou d’abandons. Il y a les classiques perroquets, de l’immense ara hyacinthe au petit gris du Gabon, les reptiles, comme ce boa découvert dans une valise à l’aéroport de Cointrin, et puis il y a les originaux, à l’image de ces chameaux retirés à un cirque en état de malnutrition ou de ce duo de lynx élevés dans le jardin d’un particulier. «Il faut leur trouver une place, mais également savoir comment les soigner, note Tobias Blaha. Car la plupart des spécimens que nous recevons sont en mauvais état de santé.» 

Montrer patte blanche 

Le trafic d’animaux exotiques est une réalité qui n’épargne pas la Suisse: du côté de l’Office fédéral de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires (OSAV), on estime que les quelques dizaines de saisies opérées chaque année – le total oscille entre 30 et 200 – ne représentent que 5 à 10% des bêtes importées illégalement dans le pays. «Il faut relativiser ce chiffre, nuance Bruno Mainini, biologiste au sein du secteur Conservation des espèces de l’OSAV. Il arrive que l’on découvre d’un seul coup entre 100 et 200 animaux chez le même propriétaire, ce qui fait exploser les statistiques. Dans ces cas-là, il s’agit en général d’individus de petite taille, comme des batraciens ou des mygales.» Les opérations d’une telle ampleur, qui prouvent une activité commerciale clandestine (lire l’encadré ci-contre), restent rares et la majorité des interventions vise des gens qui ne nourrissent pas d’intention malhonnête. «Le scénario est toujours le même, dit Bruno Mainini. Vous partez en vacances à l’étranger, on vous propose un reptile ou un oiseau sur un marché pour quelques sous, vous décidez de le ramener à la maison… La plupart des gens ignorent qu’on ne peut pas importer un animal sans autorisation.» 

Singes, grands perroquets, mammifères, serpents de grande taille ou venimeux… La liste des bêtes dont la détention est soumise à la fois à l’accord du Canton et à un permis d’importation établi par l’OSAV est longue. Si le propriétaire n’est pas en mesure de prouver son bon droit, il écope d’une amende salée à laquelle s’ajoute la perte financière qu’entraîne la confiscation immédiate du spécimen concerné. 

Les grands zoos peu concernés 

Dénonciation, saisie, placement: à première vue, le processus est simple. Dans les faits, ça se complique: à moins qu’il ne s’agisse d’une espèce rarissime, les grands zoos du pays boudent ces animaux recueillis. «Leur pedigree et leur historique de santé n’étant pas connus, ils ne peuvent être admis au sein d’un programme international de réintroduction, dit Tobias Blaha. Profondément accoutumés à l’homme, ils ont aussi souvent des problèmes de comportement qui exclurait de les relâcher.» La tâche retombe donc sur les épaules des petites structures, pour lesquelles elle implique des coûts importants. Car quand un parc accueille une bête confisquée, c’est pour longtemps: un perroquet ou une tortue terrestre vivent plusieurs décennies. L’OSAV a beau soutenir certaines institutions selon un système de mandats, le paramètre financier pèse lourd dans la balance lorsqu’il faut choisir entre le placement et l’euthanasie. 

Juché sur un rocher, Billy se lève pour scruter l’horizon. «Il doit apprendre les codes sociaux de l’espèce, explique Tobias Blaha. Étant donné qu’il n’a pas grandi comme un suricate sauvage, il peine à s’intégrer au groupe.» En attendant, la petite boule de poils endosse déjà sa nouvelle mission: sensibiliser le grand public à la problématique de l’importation illégale qui l’a vue échouer dans un enclos genevois. 

Aras
«Billy» le suricate a vécu en appartement avant d’être confisqué et placé au Bioparc de Genève. Il y voisine avec d’autres animaux importés illégalement, comme des aras.
Mangoustes

Des tendances lucratives

Les modes n’épargnent pas le monde animal: après le boom des tortues, des perroquets et des perruches, amphibiens, reptiles et arthropodes connaissent leur heure de gloire. «Beaucoup de détenteurs sont motivés par le prestige, estime Bruno Mainini, de l’OSAV. Un python, une mygale ou un serpent venimeux, ça impressionne les amis.» Dès que la demande pour une espèce croît, un marché se développe quasiment instantanément, avec ses filières d’élevage légales ou non. Car les animaux exotiques représentent de petits trésors: un grand ara peut se négocier jusqu’à 20 000 francs, idem pour un croisement entre un chat et un félin sauvage. Un terreau propice au marché noir.


Au bonheur des tortues

Parmi les rares structures privées qui sont en mesure d’héberger des animaux exotiques, il y a les généralistes et les spécialistes. Le Centre Emys de protection et de récupération des tortues de Chavornay (VD) fait partie de la seconde catégorie: «On en recueille environ 400 par an, note son directeur, Jean-Marc Ducotterd. Il s’agit d’animaux importés sans les papiers nécessaires ou qui doivent être placés au moment où leurs propriétaires ne peuvent plus s’en occuper.» Pour garantir ce service, l’association a négocié un contrat qui lui assure une enveloppe annuelle versée par l’OSAV. Celle-ci ne couvre toutefois pas tous les imprévus: il y a quelques mois, le centre a accueilli deux tortues géantes des Seychelles qui avaient vécu quinze ans sous les radars avant que leurs détenteurs ne soient dénoncés… Et dont l’entretien coûte une petite fortune. «On devrait interdire purement et simplement la détention de ces reptiles, estime Jean-Marc Ducotterd. Mais cette problématique n’intéresse pas le monde politique. Alors on fait le boulot, parce qu’on aime ces bêtes.» 

+ D’INFOS www.tortue.ch 


Clément Grandjean

 + D’INFOS www.bioparc-geneve.ch