La Fédération suisse de pêche a choisi ce cyprinidé pour être son ambassadeur en 2021. Présente dans toute la Suisse, cette espèce résiste mieux aux maladies, aux parasites et à la pollution que ses congénères.

TRUITE OU CHEVAINE? 

Le chevaine (Squalius cephalus), ou chevesne, peuple aussi bien les rivières de plaine, comme l’Aar et le Rhin, que les ruisseaux alpins. Il est issu d’une famille nombreuse, celle des cyprinidés, à laquelle appartiennent près de la moitié des 70 espèces indigènes. «Long d’environ 50 cm, ce poisson argenté aux grandes écailles aime se déplacer en bancs, explique Aurélie Rubin, doctorante en environnement, travaillant à la Maison de la Rivière à Tolochenaz (VD). Il est bien visible depuis les berges, mais méconnu; c’est pourquoi souvent les promeneurs le confondent avec la truite.» Son caractère rusé et méfiant lui permet d’échapper au bec des oiseaux piscivores mais aussi aux hameçons des pêcheurs même dans des plans d’eau à la qualité parfois fortement médiocre. «Le chevaine nous montre déjà ce qui arrivera si nous ne commençons pas immédiatement à résoudre les problèmes impactant nos cours d’eau, indique la Fédération suisse de pêche (FSP). Il est aujourd'hui un symbole de résistance face à la perte de biodiversité.» C’est l’une des espèces les plus communes dans les eaux écologiquement dégradées. 

PHYSIQUE PASSE-PARTOUT 

Son corps élancé et sa large bouche lui permettent de s’adapter à tout type d’eaux, même les plus polluées. Il trouve sa nourriture, très variée – elle est composée de macro-organismes, de végétaux, voire d’écrevisses et de petits poissons –, pratiquement partout. Cet as de la survie, comme le qualifie la FSP, ne souffre pas de la dégradation des milieux aquatiques ni du réchauffement climatique, car il peut survivre dans des eaux dépassant allègrement les 25 degrés. «Il n’a pas besoin de caches pour survivre dans les rivières, ce qui fait que sa population ne devrait pas subir les effets du changement climatique, contrairement à la truite qui y est très sensible, relève la scientifique qui le connaît bien. Faire de ce poisson un ambassadeur est un message d’espoir en temps de pandémie. Il montre qu’il faut s’adapter malgré tout et que la vie continue.» 

LONGÉVITÉ REMARQUABLE 

Son aptitude de survie est également due à son mode de reproduction: en avril, il produit un nombre élevé d'oeufs, leur période de développement est très courte et ses larves sont vigoureuses. «Il migre en bancs, de parfois plus de 30 individus, remontant du lac dans les petits ruisseaux, signale Aurélie Rubin. Les chevaines se reproduisent au printemps en se frottant les uns aux autres. Leur frai peut être bruyant lorsqu’il y a peu d’eau.» La doctorante a également constaté que les spécimens les plus âgés – le poisson pouvant vivre une quinzaine d’années – s’approprient le lit des rivières dans les embouchures, les jeunes partant plutôt à la conquête de nouveaux territoires en amont. 

INCONNU OMNIPRÉSENT 

Même si elle est présente dans l’ensemble du pays, cette espèce est encore mal connue. «Elle a rarement été l’objet d’études, confirme la biologiste. Les scientifiques ont plutôt tendance à s’intéresser à des espèces que l’on peut consommer.» On ignore par exemple le nombre de prises de chevaines réalisées chaque année dans notre pays par les pêcheurs amateurs. 

ÉTOUFFE BELLE-MÈRE 

«On le surnomme parfois le «magnifique étouffe belle-mère», rigole Aurélie Rubin. Ce poisson a de nombreuses arêtes, ce qui signifie qu'il faut être un connaisseur pour pouvoir le déguster.» La FSP milite toutefois pour un retour en grâce du chevaine dans les ruisseaux comme dans les assiettes. Il est tout sauf de la «nourriture pour chat», estime la scientifique, qui prévoit d’organiser des ateliers culinaires consacrés à ce cypridiné sur internet. «Comme il est craintif, ce n’est pas facile de le pêcher. Le manger permettrait d’alléger la pression mise sur d’autres espèces. Dans le Léman par exemple, on ne prélève que cinq espèces de poissons sur la trentaine recensées dans ce lac.»

Bancs de chevaines
Très courant et moins consommé, le chevaine intéresse peu les scientifiques. Ce qui fait que l’on ignore encore aujourd’hui bon nombre de ses comportements naturels.

Céline Duruz

 + D’INFOS www.sfv-fsp.ch; www.maisondelariviere.ch