Si ce félin est de plus en plus présent dans le Jura, il pourrait disparaître d’ici 200 à 300 ans. D’après des chercheurs genevois, les croisements avec des chats domestiques rencontrés près des forêts en sont la cause.

De retour en Suisse depuis une cinquantaine d’années, le chat sauvage d’Europe est-il déjà en danger d’extinction? C’est ce qu’affirme une récente étude de l’Université de Genève, publiée en collaboration avec celles de Zurich et d’Oxford dans la revue Evolutionary Applications. Selon un groupe de chercheurs, ce rare félin qui peuple nos forêts pourrait disparaître d’ici deux à trois cents ans, victime d’un remplacement irréversible de ses gènes par ceux de son cousin domestique. 

Pour mieux comprendre ce phénomène, il faut remonter au XIXe siècle, où cet animal était la cible de chasses intensives, doublées de déforestations massives, qui ont drastiquement réduit son habitat naturel. Durant vingt-cinq ans, il était alors considéré comme pratiquement éteint, jusqu’à ce qu’une loi fédérale le protège, en 1962. À partir de cette date, Felis silvestris a recolonisé le pays, principalement l’arc jurassien, où quelques centaines d’individus vivent aujourd’hui. Mais un nouveau danger les guette. «On constate qu’ils s’accouplent avec des chats domestiques qui vivent aux abords des forêts, bien qu’on puisse les considérer comme deux espèces différentes. Nous avons estimé que 5 à 10% de leurs rencontres donnent naissance à des chatons hybrides et fertiles, explique Mathias Currat, coauteur de l’étude. À terme, ces hybridations fréquentes pourraient conduire à la dissémination des gènes de l’espèce la plus abondante dans le génome de l’espèce rare. On parle alors d’introgression génétique, ce qui peut mener à la possible disparition du chat forestier tel qu’on le connaît.» 

Échantillons de poils 

Pour parvenir à ces conclusions, une étude de terrain a d’abord été menée. Ces deux félins ne pouvant être distingués sur la seule base de leur apparence (voir l’encadré ci-contre), des échantillons de poils ont été récoltés les deux hivers derniers, principalement dans la chaîne du Jura, par le centre de compétence pour la biologie de la faune Wildtier Schweiz, mandaté par l’Office fédéral de l’environnement. «Nous avons installé des lattes de bois en forêt, que nous avons parfumées de valériane. Ces animaux raffolent de cette odeur, au point de s’y frotter, raconte Beatrice Nussberger, responsable du monitorage. Ainsi, il a été possible d’extraire leur ADN et d’estimer la distribution et la densité des chats sauvages, de même que leur taux d’hybridation.» 

Grâce à ces données, les chercheurs genevois ont pu mettre au point une modélisation informatique, permettant de faire des projections sur l’avenir de cette espèce. Selon leurs résultats, si aucune mesure préventive n’est prise, plus de la moitié du patrimoine génétique du chat forestier sera colonisé par celui du domestique dans cent ans. «C’est énorme, affirme Mathias Currat. Le risque, c’est qu’on ne puisse quasiment plus distinguer ces deux espèces, comme c’est déjà le cas en Écosse. Le chat sauvage reste donc menacé, malgré les signes positifs de son expansion récente.» Au contraire, si les croisements s’arrêtent, l’introgression se stabilisera, voire diminuera dans les prochaines décennies. 

Campagne de stérilisation 

Mais comment y parvenir? Pour les scientifiques, la mise en place de campagnes de stérilisation des chats domestiques vivant à proximité des forêts est une solution. «Les femelles doivent en être la cible principale, puisqu’elles s’accouplent plus volontiers avec les chats sauvages que ne le font les mâles domestiques avec les femelles sauvages. Intervenir de manière précoce est la meilleure option, tant sur le plan économique qu’écologique», affirment les chercheurs. Il reste toutefois difficile de sensibiliser le grand public, cet animal étant particulièrement discret. «Il n’a été aperçu que quelques fois dans le canton de Genève ces dernières années, et cela faisait cent trente ans que ce n’était plus arrivé», confirme Mathias Currat. 

Pour le faire connaître, Pro Natura l’a élu animal de l’année 2020. À cette occasion, l’association souligne les bienfaits de la mise en place de corridors faunistiques, permettant au félin de se déplacer sans franchir de routes, ainsi que l’importance de réserves naturelles en forêt, pouvant lui servir de refuge. Toutefois, si ces initiatives peuvent avoir un effet positif sur les populations de Felis silvestris, elles ne réduisent que partiellement les risques d’introgression génétique, note Mathias Currat. «Ces actions sont nécessaires, mais malheureusement insuffisantes sur le long terme. Si des mesures plus drastiques ne sont pas prises, la menace qui pèse sur les chats sauvages du Jura risque d’être irréversible.»

Chat sauvage
Auparavant présent dans toute l’Europe, le chat forestier vit aujourd’hui principalement dans les forêts d’Espagne, d’Italie, d’Écosse et dans les Balkans. En Suisse, cet animal est inscrit sur la liste rouge des espèces menacées. Quelques centaines d’individus y sont recensés.

Qui est qui ?

Auparavant présent dans toute l’Europe, le chat sauvage vit aujourd’hui principalement dans les forêts d’Espagne, d’Italie, d’Écosse et dans les Balkans. En Suisse, il est inscrit sur la liste rouge des espèces menacées. Au contraire, son cousin domestique, issu de la souche afro-asiatique Felis lybica, s’est largement répandu sur le territoire, à la suite de son introduction en Europe par les Romains il y a deux mille ans. En Suisse, on estime qu’il y en a environ 1,6 million. Même si le chat forestier est plus robuste et a une queue souvent plus courte, il reste difficile de les distinguer. À noter que les hybrides – encore peu étudiés – ressemblent davantage à des chats sauvages si le pelage de leur parent domestique est tigré.


Questions à

Daniel Croll, directeur du laboratoire de génétique évolutive à l’Université de Neuchâtel 

L’hybridation génétique implique-t-elle forcément l’extinction d’une population? 

Pas toujours. L’apport d’un ADN étranger dans le génome d’une espèce rare peut parfois favoriser sa résistance à certaines maladies. Prenons le cas du bouquetin en Suisse. Au XIXe siècle, il n’y en avait qu’une centaine. Malgré leur vulnérabilité causée par leur manque de diversité génétique, ils ont pu recoloniser les Alpes et sont aujourd’hui plus de 50 000 individus. Cela est probablement dû au fait, notamment, que quelques accouplements avec des chèvres domestiques ont eu lieu. Cette hybridation étant rare, elle a pu avoir un impact positif. 

Assiste-t-on au même phénomène avec le chat sauvage? 

Non, car sa population est beaucoup plus petite et les croisements sont plus fréquents. Cette introgression génétique induit une réelle perte d’identité de l’espèce. Toutefois, s’il n’y avait aucun hybride parmi cette population, un manque de diversité génétique serait aussi probable. Des déplacements de chats sauvages entre les forêts d’Europe seraient alors souhaitables, pour diversifier leurs gènes et éviter l’extinction. 


Lila Erard