Réintroduit en Suisse il y a plus de soixante ans, le castor prospère le long des cours d’eau romands. Mais il faut parfois rivaliser d’ingéniosité pour que la cohabitation avec l’homme se passe bien, comme à Yverdon-les-Bains.

Imaginez un logement avec deux chambres et un hall, offrant une vue imprenable sur le lac de Neuchâtel, mis à disposition par la ville d’Yverdon. C’est l’offre alléchante qu’elle a faite la semaine dernière à une famille de castors ayant décidé d’élire domicile dans le cadre idyllique de la plage communale. Or en creusant son terrier, l’animal a fragilisé un terrain où la Ville prévoit d’installer son futur centre nautique. Il a donc fallu trouver une solution, en ménageant la chèvre et le chou. 

La municipalité a ainsi choisi de reloger ses castors dans une structure en béton archisolide. «Ils se sont installés dans cet endroit parce qu’il est stratégique, entre le lac et le Buron, analyse Antoine Sauser, du Service des travaux et environnement yverdonnois. Ce n’est pas anodin, il aurait été illusoire de vouloir les déplacer. C’est pourquoi nous avons opté pour la construction d’un terrier en préfabriqué.» 

Suivi de la famille par caméra 

Les travaux tout juste terminés, les castors ont immédiatement adopté l’abri, pour le plus grand plaisir des spécialistes. En Suisse, pareils ouvrages sont encore rares. On en trouve notamment dans le canton de Neuchâtel. «Il s’agit du deuxième terrier artificiel vaudois, après celui créé le long du Rhône, confirme Pierre-Alain Marro, responsable de Beaver Watch, association chargée du suivi du castor pour le compte du canton. Nous ne pensions toutefois pas qu’ils y reviendraient aussi rapidement.» 

Aujourd’hui, seule une cheminée sortant de la terre indique la présence de ce logis sous les pieds des promeneurs. Elle permettra à Beaver Watch d’assurer un monitoring de la famille avec une minicaméra. 

Depuis 2010, l’association suit l’évolution du rongeur, grâce à ses observateurs bénévoles qui gardent un oeil sur les cours d’eau colonisés. Ils ne chôment pas: «En 1993, il y avait 450 castors dans tout le pays, continue Pierre-Alain Marro. Aujourd’hui, il y en a autant rien que dans le canton de Vaud.» Lors du dernier recensement, l’Office fédéral de l’environnement (OFEV) en a dénombré près de 3000 en Suisse. Leur population est en train de se stabiliser, selon Beaver Watch. «Dès qu’il a 2 ans, le jeune castor remonte les cours d’eau pour trouver un endroit où s’établir. Notre travail consiste à anticiper ses mouvements pour éviter les conflits», ajoute le responsable de l’association. La présence du mammifère est notamment prise en compte lors des renaturations des rivières, afin de créer des espaces propices à sa venue en aménageant des bosquets, par exemple. «On conseille également aux producteurs de fruits de ne pas se débarrasser de leurs invendus près des ruisseaux, note Pierre- Alain Marro. Les castors en raffolent, cela les pousse à sortir de l’eau, avec le risque qu’ils s’attaquent aux arbres fruitiers dans un deuxième temps.» 

Ville et campagne concernées 

En milieu rural, les castors sont parfois accusés de causer des inondations dans les champs en érigeant des barrages ou d’être à l’origine de l’effondrement de routes, minées par leurs terriers, notamment dans les plaines de la Broye et de l’Orbe où la terre est trop meuble pour que leurs galeries résistent aux véhicules agricoles. En ville, leur présence peut également poser problème. À Yverdon, par exemple, leur penchant pour de vénérables arbres fait grincer des dents. Glouton, le castor raffole de bois tendre, comme le saule ou le peuplier, deux essences se plaisant particulièrement bien le long des rives dans le Nord vaudois. 

Nouveaux garde-manger 

«Fin 2018, il s’est attaqué à de nombreux arbres au bord du lac, confirme Antoine Sauser. Nous avons dû prendre des mesures immédiatement.» L’enduit à base de silice, transformant les troncs en gigantesques limes à ongles, n’a pas eu l’effet escompté. La Ville a donc recouru à du grillage, entourant trente de ses arbres. Quelques mois plus tard, elle avait ainsi ceint 120 spécimens, les protégeant des dents affûtées des rongeurs. Elle ne compte pas en rester là. «Nous prévoyons de créer 4 ou 5 garde-manger pour les castors, à des endroits stratégiques, poursuit Antoine Sauser. Nous y planterons des saules pour rassasier leur appétit, ce qui évitera qu’ils s’attaquent aux arbres situés plus loin des berges.» 

Un paysagiste d’exception 

Même si son essor exige quelques adaptations, le castor est généralement le bienvenu en Suisse, où cette espèce indigène est d’ailleurs protégée légalement. Depuis sa réintroduction il y a plus de soixante ans, les spécialistes ont pu constater le travail effectué par ses soins sur les cours d’eau colonisés. En véritable architecte paysager, il modèle son tronçon de rivière à sa guise, influençant ainsi le biotope. «La présence du castor est bénéfique pour la biodiversité, souligne Benno Strimer, responsable du secteur Orbe et vallée de Joux pour Beaver Watch. L’été passé, par exemple, avec la sécheresse, de nombreux poissons ont survécu en se réfugiant près de leurs barrages, où il y avait encore de l’eau.» Ces dernières décennies, des plantes aquatiques en voie de disparition mais aussi une myriade d’insectes ont ainsi refait leur apparition dans le sillage du castor. 

Benno Strimer et Pierre-Alain Marro
Actifs au sein de Beaver Watch, association chargée du suivi du castor en Suisse, Benno Strimer et Pierre-Alain Marro se réjouissent des efforts fournis par les communes pour accueillir les castors.
Terrier artificiel
Le terrier artificiel réalisé à la plage d'Yverdon.

Date et chiffres

  • Entre 1956 et 1977, le Conseil fédéral et les cantons autorisent le lâcher de 141 castors sur plus de 30 sites à travers le pays. 
  • En 2019, on compte plus de 3000 individus installés le long des lacs et des rivières suisses, dont environ 450 dans le canton de Vaud. Le castor est encore classé comme espèce menacée d’extinction. 
  • En 2018, 400 contrôleurs et ingénieurs des CFF ont été formés par le Service Conseil castor pour déceler de possibles atteintes aux infrastructures ferroviaires. 

La surveillance est de mise pour le CFF

L’an dernier, des centaines de contrôleurs et ingénieurs travaillant pour les CFF ont été formés et sensibilisés par le Service Conseil castor sur les possibles dégradations que l’animal pourrait causer aux infrastructures, rappelle l’Office fédéral de l’environnement. Les CFF collaborent ainsi avec les communes pour trouver des solutions, dans le but de garantir un espace de vie correct pour ces animaux tout en assurant la sécurité des voies ferrées. À Lyss (BE) notamment, un concept de gestion du castor a été élaboré avec l’ex-régie fédérale. «Une surveillance a été mise en place et si l’eau monte, le responsable des CFF en sera averti», détaille Karin Hilfiker, spécialiste infrastructures et risques naturels pour les CFF. Il en va de même à Münsingen (BE) et à Oberstammheim (ZH), où des infrastructures ont été obstruées par le castor en 2016. «Des mesures techniques de prévention pour éviter que ce passage ne puisse être bouché par le castor sont planifiées et devront être finalisées ce printemps», conclut la spécialiste.

Céline Duruz

+ D’INFOS www.beaverwatch.ch; www.cscf.ch