Chaque été et automne, certains cols alpins se couvrent de filets. Des scientifiques y capturent, dans un but de recensement, une multitude d’oiseaux migrateurs en route vers le sud. Reportage au col de Jaman (VD). 

Avec une tournée d’inspection des filets à chaque heure du jour et de la nuit, les scientifiques et bénévoles qui se relaient à la petite station ornithologique de Jaman, au-dessus de Montreux, ne chôment pas. Afin d’éviter aux oiseaux migrateurs capturés un stress ou un refroidissement mortel, c’est à une cadence soutenue qu’ils sont retirés des filets. Ils sont ensuite mesurés, pesés et bagués avant d’être relâchés. Pour Isabelle Henry, responsable du camp de baguage 2018, l’aventure a débuté en août. Trois mois sur le terrain à étudier avec minutie les centaines d’oiseaux qui lui passent chaque jour entre les mains. «Ces captures nous donnent des informations sur l’état de santé de l’avifaune sur le plan national, mais aussi européen. Nous déterminons également le sexe, l’âge quand c’est possible, et examinons les réserves de graisse de chaque animal capturé lors de ce voyage au long cours qui représente une forte dépense d’énergie. La bague dont ils sont munis pourra nous donner des informations sur le chemin migratoire suivi et leur site d’hivernage. La plupart d’entre eux restent cantonnés au sud de l’Europe, mais d’autres vont jusqu’en Afrique.» 

Départs différés 

À l’heure des balises électroniques, la question de l’utilité du baguage – qui a débuté en 1899 à l’initiative du Danois Hans Mortensen – peut se poser. «Cela reste un moyen sûr et simple d’obtenir d’excellentes informations scientifiques, explique la biologiste. Trouvées sur des oiseaux morts ou repris, elles nous renseignent sur la longévité des espèces, sur l’amplitude de leurs déplacements. Elles donnent aussi des informations sur la dynamique des populations, leurs fluctuations, notamment en raison du réchauffement climatique.» Nous avons tendance à imaginer que le tracé migratoire des oiseaux est une jolie rectiligne, or c’est loin d’être le cas. «Les oiseaux divaguent énormément de part et d’autre de l’axe qui les mène jusqu’à leurs régions d’hivernage. Ils s’en écartent pour se nourrir et se reposer sur des sites propices. Les espèces insectivores sont les premières à entamer leur migration vers des cieux plus cléments. Elles sont en effet contraintes de quitter leurs quartiers d’été avant la disparition de leur régime alimentaire, à savoir les abeilles, mouches et autres criquets, souligne Isabelle Henry. Partir au moment de la disparition des insectes reviendrait à prendre le risque de mourir de faim en chemin. 

Les oiseaux granivores migrateurs restent pour leur part plus tardivement sous nos latitudes, leur départ coïncidant à un moment précis de la photopériode, soit le rapport de durée entre le jour et la nuit. Ces départs différés selon les espèces expliquent notre présence aussi longue aux stations de baguage.» 

Hormis de rares rapaces, il est peu fréquent que d’autres espèces que celles de la famille des passereaux soient capturées dans les filets. Les échassiers, les limicoles et la plupart des oiseaux de proie volent trop haut sur le relief montagneux pour se faire prendre. 

Alors qu’une mésange noire reste encore à libérer, une discussion est lancée pour savoir qui voudra bien s’en charger. C’est que les charmantes mésanges colorées qui égaient nos jardins ont, semble-t-il, mauvais caractère. Elles sont même considérées comme les espèces les plus agressives lors de leur manipulation. Gare aux coups de bec! Mais que cela ne retienne pas ceux qui le désirent de parrainer l’une ou l’autre des espèces capturées sur les cols. Si l’oiseau est repris ou sa bague retrouvée, marraine et parrain apprendront ainsi le chemin parcouru par des oiseaux capables d’impressionnants exploits. Un roitelet huppé, le plus petit oiseau d’Europe qui pèse de 4 à 5 grammes, a ainsi été repris au col de Jaman après avoir été bagué en Russie, à 1359 kilomètres, seize jours auparavant! 

Serin cini
Une fois bagué, pesé et mesuré dans le local de la station ornithologique du col de Jaman (VD), ce serin cini est relâché dans la nature après un contrôle de son état général et de ses réserves de graisse. Son chemin migratoire n’aura été interrompu que quelques dizaines de minutes.

Notre experte

Isabelle Henry

Biologiste de formation, Isabelle Henry a travaillé pour des bureaux d’écologie et mené des recherches scientifiques sur les oiseaux, dont plusieurs travaux sur la chouette effraie. Impliquée dans la protection de la nature, elle est présidente du GOS (Groupe ornithologique et de sciences naturelles de Morges). Au bénéfice du permis de baguage délivré par la station ornithologique suisse de Sempach, elle est responsable du site du col de Jaman pour le baguage des oiseaux migrateurs cette année 2018.


Daniel Aubort