Lorsque la mémoire se délite peu à peu, certaines rencontres permettent de faire resurgir des émotions enfouies. Dans un établissement médico-social morgien, cette tâche revient à un duo d’équidés aux longues oreilles. 

Dans la cour de l’EMS Parc de Beausobre, à Morges (VD), le personnel soignant retient son souffle, afin de ne pas briser la magie de l’instant. Assise dans un fauteuil roulant, une nonagénaire appuie son front contre le chanfrein d’une ânesse, tout en fermant les yeux. Malgré la présence d’une quinzaine de personnes, ce partage semble n’appartenir qu’à elles deux. Les minutes s’écoulent, l’animal ne bouge pas une oreille, et peu à peu les traits de la résidente se détendent. «La majorité des personnes séjournant ici souffre de troubles cognitifs de type Alzheimer, note Mélanie Pereira Dias, responsable de cette activité. Les bénéfices apportés par cet échange avec un âne sont immenses.» 

Deux fois par mois, Gina ou son copain Nelson quittent leur pré de Mauraz, situé à une quinzaine de kilomètres, pour une visite en ville, accompagnés de leur propriétaire Katty Perret. Ces bêtes de taille respectable se distinguent par leur patience sans bornes: au contact des bénéficiaires, pour la plupart atteints dans leur mobilité, tous deux restent stoïques. Pas question de bousculer malencontreusement quelqu’un ou de poser un sabot au mauvais endroit. «Je suis toujours surprise de voir avec quelle douceur ils abordent ces personnes âgées, s’enthousiasme Katty Perret. Bien qu’ils soient de nature calme, ils font encore plus attention lors de ces visites en EMS.» 

Un déclencheur d’émotions 

Par petits groupes, les pensionnaires de l’établissement morgien partagent un moment avec l’équidé aux longues oreilles. «Certains apprécient ce contact, d’autres restent indifférents, observe Mélanie Pereira Dias. Soit ils choisissent librement de venir, soit nous leur proposons de tenter l’expérience. Notre défi est de trouver l’activité qui convient le mieux à chacun.» 

Si au premier coup d’oeil, on pourrait penser qu’il ne se passe pas grand-chose, l’ânesse restant simplement immobile, sa seule présence permet cependant d’apporter un peu de lueur dans un quotidien parfois tourmenté. «Comme je suis contente que Gina soit là, s’enthousiasme Gabrielle Fatbert, une fidèle admiratrice. Elle est un cadeau pour moi.» 

Progressivement, des images remontent à la surface. Au sein du groupe, l’une évoque l’âne de la ferme voisine lorsqu’elle habitait à la campagne, une autre se rappelle celui qu’elle possédait en Provence, un sosie de Nelson. «Certains résidents sont renfermés sur eux-mêmes et ne parlent que très peu avec nous, observe l’animatrice. Grâce à cette présence, ils s’ouvrent, nous dévoilent des souvenirs anciens, liés par exemple à d’autres animaux qu’ils ont côtoyés.» D’une visite à l’autre, on se raconte les mêmes histoires, la majorité des bénéficiaires ne pouvant mémoriser des événements récents. «Qu’importe, l’essentiel est de les stimuler, en leur donnant le sourire.» 

Des bénéfices à long terme 

Certains attendent même avec impatience la prochaine rencontre. Comme Camille Genoud, une dynamique octogénaire, qui ne manquerait pour rien au monde ce rendez-vous. Elle anticipe la venue de l’équidé en mettant quotidiennement du pain de côté pour le lui offrir. Ce jour-là, malgré le froid ambiant, elle arrive toute guillerette, prenant une brosse pour lustrer avec vigueur les longs poils d’hiver de Gina. «En dépit de ses importants troubles de mémoire, elle se rappelle facilement l’ânesse et nous en parle beaucoup, se réjouit son curateur. Au fil des séances, elle a tissé un lien privilégié avec cet animal.» 

Parfois, l’échange se fait uniquement via une caresse ou une gratouille à l’encolure, sans aucune parole. La chaleur du corps, la douceur du museau ou la rugosité du pelage stimulent les sens. «Certains font des bisous à l’ânesse, d’autres l’enlacent avec leurs bras, observe Katty Perret. Ils ont souvent peu d’occasions d’avoir un contact physique aussi intense avec un autre être vivant.» 

La fatigue et le froid se faisant peu à peu sentir, la cour se vide progressivement, tandis que Gina prend le chemin du retour. «Les bienfaits de ces rencontres perdurent cependant longtemps, se réjouit Mélanie Pereira Dias. Aussi bien physiquement que psychiquement, les résidents en ressortent apaisés.» 

Ane dans un EMS
Deux fois par mois, Katty Perret emmène un de ses ânes – ici «Gina» – dans la cour du Parc de Beausobre, à Morges (VD). Plusieurs pensionnaires de cet EMS sont très attachés à ces bêtes: le contact apaisant avec elles libère souvenirs et émotions.

Des chiens aussi

Deux associations, Pattes Tendues et Chiens de coeur, proposent des visites dans les établissements médico-sociaux de Suisse romande. Actives depuis une vingtaine d’années, elles ont formé plusieurs centaines de binômes homme-chien et rendu visite à des milliers de résidents. Les canidés passent tout d’abord un test d’aptitude, pour évaluer leur obéissance et leur plaisir à effectuer ce travail. S’ensuit une formation en plusieurs modules, afin de s’assurer que l’animal adoptera un comportement adéquat lors des visites. 

+ D’INFOS http://www.pattestendues.org 

https://chiensdecoeur.ch 


Questions à

Camille Thélin, coordinatrice du pôle accompagnement chez HévivA 

Comment la place des animaux au sein des EMS a-t-elle évolué? 

De plus en plus d’institutions en accueillent, alors qu’un nombre important d’entre elles se montraient encore réticentes il y a une quinzaine d’années. Certaines bêtes appartiennent à l’EMS lui-même, d’autres aux résidents ou à des associations qui interviennent ponctuellement. Ce changement est lié à l’évolution de la philosophie d’accompagnement des personnes âgées, de type Montessori, qui encourage les projets et les activités quotidiennes. 

Quels bienfaits apportent ces compagnons aux pensionnaires? 

Ils favorisent notamment le maintien d’une certaine autonomie, en responsabilisant par exemple celui ou celle qui doit nourrir tel jour les lapins de l’institution. De plus, câliner un animal est agréable et permet d’apaiser les individus souffrant de troubles de psychiatrie de l’âge avancé. Voir leur bonheur est très émouvant. 

Qu’est-ce qui freine la généralisation de cette pratique? 

Chaque établissement doit prendre en compte les éventuelles allergies ou phobies de ses bénéficiaires. De plus, les bâtiments ne sont pas forcément adaptés à tel ou tel animal, bien que les nouvelles constructions intègrent désormais ce paramètre. 


Véronique Curchod