La destruction de son habitat a bien failli mener à l’extinction de l’unique tortue indigène de Suisse, la cistude. Un programme de réintroduction de cette espèce aquatique rare est en oeuvre actuellement. 

ESPÈCE EUROPÉENNE 

Après six mois en léthargie à hiberner dans la vase de nos étangs, la cistude d’Europe a pointé à nouveau le bout de son museau en surface courant mars. «Bien que cela reste souvent ignoré, cette tortue aquatique fait partie de notre faune indigène, explique la biologiste Charlotte Ducotterd, qui termine actuellement son travail de doctorat consacré à cette espèce d’eau douce. Les effectifs de sa population ne s’élèvent qu’à 500 individus répartis entre la Romandie et le Tessin, dont 450 sur territoire genevois uniquement. Un programme de réintroduction a été mis en place en 1999 pour cet animal proche de l’extinction par l’Association de protection et récupération de tortues établie à Chavornay (VD). Des sites font l’objet d’études pour savoir s’ils sont propices, puis, avec l’aval de la Confédération, des cantons et des organes spécialisés, des lâchers sont effectués.» 

UN GRAND BESOIN DE CHALEUR 

Espèce poïkilotherme – à sang froid – contrainte de chauffer son corps aux rayons solaires pour entrer en activité, la cistude se montre essentiellement par temps chaud et ensoleillé. «Installée sur une souche flottante ou une butte terreuse, elle est une adepte obligée des bains de soleil, indique la scientifique. Parfois bien visible, elle reste néanmoins farouche et plonge à la moindre alerte. Ces périodes d’exposition lui permettent d’atteindre une température corporelle de 28 degrés, qui lui sont nécessaires pour être active, et constituent les rares opportunités de bien observer l’espèce sur le terrain. Le reste de sa vie se passe à l’abri des regards, à manger, chasser ou se reposer au fond des plans d’eau.» 

RÉGIME ALIMENTAIRE VARIÉ 

Vers, gastéropodes, larves ou coléoptères sont au nombre des proies de cette tortue. «Grâce aux analyses ADN, j’ai toutefois constaté avec surprise que l’espèce avait une tendance végétarienne beaucoup plus prononcée que ce que l’on croyait, précise la biologiste, dont le travail de thèse porte précisément sur le régime alimentaire du reptile. Elle se nourrit de roseau, de bourgeons de nénuphars et de potamot dont les feuilles couvrent les eaux dormantes. Son alimentation carnassière est constituée d’une petite faune aquatique, mais j’ai aussi trouvé des restes de vertébrés, oiseaux et petits rongeurs, probablement morts noyés. Ce régime charognard fait de la cistude une précieuse éboueuse des marais.» 

LE TEMPS DE LA REPRODUCTION 

C’est d’avril à la fin mai qu’a lieu la reproduction de celle que l’on nomme aussi tortue boueuse. «C’est une période de confrontation et de forte agressivité entre mâles qui cherchent à s’accoupler à une partenaire, précise Charlotte Ducotterd. Après l’accouplement qui se déroule en eau peu profonde – cela évite la noyade de la femelle –, cette dernière choisit un terrain sablonneux bien exposé pour creuser un trou d’une dizaine de centimètres de profond. Elle y pond de trois à quinze oeufs. Singularité de l’espèce, la température ambiante est déterminante pour le sexe des cistudes à naître durant une période donnée de l’incubation. À moins de 28 degrés, ce sont des mâles qui naîtront; au-delà des 29 degrés, des femelles.» À sa naissance, la tortue dépasse à peine la taille d’une pièce de 2 francs. Elle se reproduit à l’âge de 10 ans. 

LONGÉVITÉ EXCEPTIONNELLE 

La taille peu imposante de la cistude d’Europe – de 15 à 20 cm pour moins de 1 kg – ne laisse pas soupçonner qu’elle peut atteindre un grand âge. «La cistude vit soixante à septante ans dans la nature et jusqu’à cent en captivité. Une longévité qui peut laisser supposer que des populations relictuelles inconnues puissent être encore découvertes chez nous.» Tombée très tôt dans le chaudron, Charlotte Ducotterd – fille du créateur du centre Emys de Chavornay – compte bien poursuivre ce travail de préservation des tortues. Un ordre de reptiles, il est vrai, pour le moins résistant... Elles ont survécu au cataclysme ayant décimé les dinosaures.

Tortue
La cistude d’Europe est une tortue aquatique qui se reconnaît à sa carapace peu bombée et au marques jaunes qui ponctuent sa peau noire. L’iris blanc ou brun-rouge désigne un mâle. Chez la femelle sa couleur est jaune. Cette tortue indigène est inscrite sur liste rouge en tant qu’espèce en danger critique

Daniel Aubort