La tortue bicéphale, star du Muséum d’histoire naturelle de Genève, fêtera ses 25 ans en 2022. Un record de longévité qui l’a rendue populaire dans le monde entier et lui vaut une attention et des soins bien particuliers. 

C’est l’une des tortues les plus célèbres du monde. Des milliers de touristes lui rendent visite chaque année, et la très médiatique mascotte genevoise a fait parler d’elle jusque sur la chaîne de télé américaine CNN. Rien que ça. Il faut dire que Janus n’est pas une bébête comme les autres. Ce mâle, qui fêtera ses 25 ans à la fin de l’été prochain, est la plus vieille tortue bicéphale vivante connue à ce jour. Une notoriété qui lui confère forcément quelques privilèges. Au Muséum d’histoire naturelle de Genève, où vit l’animal, deux soigneuses se relaient pour s’occuper de lui sept jours sur sept. 

Régime alimentaire strict 

C’est Angelica Bourgoin qui est à l’oeuvre le jour de notre visite. Il est 9 h et Janus profite de son bain. «Le rituel est le même tous les jours. Je commence par le peser, puis je le nettoie et le laisse barboter quelques instants dans l’eau», détaille la soigneuse de 43 ans. Elle contrôle ensuite l’état de ses deux paires d’yeux et d’oreilles, vérifie qu’il n’ait pas d’écoulement nasal et que ses langues soient bien roses. Vient ensuite l’heure du repas, suivi d’un petit moment de repos, avant d’emmener la star du musée dans son terrarium d’exposition, où les visiteurs pourront l’admirer jusqu’en fin d’après-midi. 

L’été, le reptile a aussi droit à quelques sorties dans un espace extérieur sécurisé les jours où il fait chaud. Car l’animal, originaire du bassin méditerranéen et d’Afrique du Nord, est du genre frileux. Son terrarium, tapissé d’une photo d’un paysage grec, clin d’oeil au nom latin de son espèce, Testudo graeca, est maintenu à une température comprise entre 26,5 et 30 degrés et une atmosphère de près de 50% d’humidité. «À 16 h, je le ramène dans la salle de soins, où je le pèse de nouveau et je lui redonne un bain avant de le nourrir pour la nuit», poursuit Angelica Bourgoin. La tortue ingère 300 grammes par jour, goulûment engloutis par ses deux becs. Au menu: de la salade, de la laitue, du concombre, un peu de courge et quelques fruits de saison en quantités raisonnables. «Il faut veiller à ne pas lui donner trop de sucre, afin de ne pas surcharger ses reins», prévient son ange gardien. 

Deux binettes mais un seul corps 

Car si Janus bénéficie d’autant d’attention, c’est que sa condition de siamois le rend particulièrement vulnérable. «Il possède deux têtes mais un seul corps sous sa carapace. Celui-ci est constitué de deux coeurs, quatre poumons, quatre bronches, deux estomacs mais une seule paire de reins, un intestin, une vessie et un anus. Il est donc important d’adapter son alimentation afin de ne pas surcharger ces organes-là», indique Angelica Bourgoin. En août 2021, la mascotte du musée a d’ailleurs subi une petite intervention chirurgicale à la suite d’un calcul dans la vessie, et ses soigneuses l’emmènent tous les deux mois chez le vétérinaire pour contrôler son état général. 

Autre particularité: contrairement à ses semblables à une seule tête, Janus n’arriverait pas à se retourner s’il se retrouvait accidentellement sur le dos et risquerait d’étouffer sous son propre poids. Une caméra de surveillance installée dans ses terrariums permet donc de le surveiller en permanence. «C’est l’une des raisons qui font que de tels animaux ne survivent pas longtemps à l’état sauvage. D’autant que sa bicéphalie l’empêcherait de rentrer sa tête sous sa carapace et de se protéger en cas d’attaque de prédateur.» 

Chacune son tempérament 

Les soins et le suivi de Janus nécessitent ainsi un poste à 80 % réparti entre ses deux soigneuses, Angelica Bourgoin et Estella Dubois. Un budget important, certes, mais le célèbre pensionnaire participe pleinement au rayonnement du musée. Il faut dire que l’attachement est d’autant plus fort que le reptile est né dans l’institution, lorsque cette dernière possédait encore son animalerie. «Nous avions reçu quelques oeufs et, le 3 septembre 1997, cette drôle de tortue a éclos sous nos yeux ébahis», explique Nicolas Dumoulin, l’un des responsables du Muséum d’histoire naturelle de Genève. Elle sera baptisée du nom du dieu romain à deux têtes. 

Sait-on d’ailleurs si celles de Janus communiquent entre elles? «Il est très difficile de répondre à cette question. Nous pensons qu’elles ne se voient pas, mais elles sentent très probablement la présence l’une de l’autre», poursuit Nicolas Dumoulin. Angelica Bourgoin assure de son côté qu’elles ont toutes les deux des caractères bien distincts. «La tête de gauche est très énergique et mange beaucoup. Celle de droite a un tempérament plus calme et recherche davantage les câlins. Ensemble, elles forment en tout cas un animal vraiment magique et mystérieux.» Un reptile qui affiche aussi un étonnant paradoxe: celui d’incarner par sa morphologie double un être tout à fait unique. 

Tortue bicéphale
Tortue et sa gardienne
Le musée a fermé son animalerie en 2018. Seul «Janus», fidèle mascotte des lieux, est resté. Bains quotidiens, régime alimentaire adapté, contrôles vétérinaires réguliers, le reptile est suivi de près par deux soigneuses, dont ici Angelica Bourgoin, qui se relaient pour veiller sur lui sept jours sur sept.

D'autres cas d'animaux bicéphales

Bien que les naissances d’individus à deux têtes demeurent extrêmement rares, plusieurs cas ont été recensés chez d’autres espèces. Il y a trois ans, une exposition de reptiles itinérante visible à Villeneuve (VD) avait pour mascotte Tom et Jerry, une couleuvre bicéphale Lampropeltis californiae âgée de 17 ans. En septembre 2019, un serpent présentant cette même singularité, mais dont l’espèce n’a pas pu être identifiée, a été découvert à l’état sauvage par des habitants du village de Tabanan, sur l’île indonésienne de Bali. Aux États-Unis, un éleveur californien s’est quant à lui fait connaître après avoir accueilli en 2015 Zack et Wizzy, deux dragons barbus siamois, des lézards originaires d’Australie. 

Mais ces cas ne touchent pas uniquement les reptiles. Un agriculteur belge a cru rêver lorsque, en 2009, l’une de ses vaches a mis bas par césarienne un veau à deux museaux. L’animal, qui n’était doté que d’un seul cerveau, n’a toutefois survécu que quelques jours. Le 5 avril 2020, une éleveuse du Wisconsin, aux États-Unis, a connu une expérience similaire quand l’une de ses chèvres gestantes a donné naissance à un cabri bicéphale, baptisé lui aussi Janus. Mais le cas le plus médiatisé demeure sans doute celui du chat américain Frank et Louie, aux deux visages et aux trois yeux bleus, mort en décembre 2014 à l’âge de 15 ans, et qui figure toujours dans le Livre Guinness des records comme le félin à deux trombines le plus âgé du monde. 


Aurélie Jaquet