Animés par un élan que rien ne peut réfréner, de nombreux amphibiens n’ont qu’un but au premier printemps: gagner au plus vite le site de reproduction. 

Une température positive de 4 à 5°C, une bonne humidité ambiante, il n’en faut pas davantage pour que les premiers amphibiens sortent de leur période d’hibernation et se mettent en route. Plus fort que les risques encourus, leur instinct les pousse à un périlleux déplacement qui les fait converger vers des sites précis. «Des animaux comme la grenouille rousse et le crapaud commun ne prennent même pas le temps de se nourrir à la suite des longs mois passés en état de léthargie, cachés dans des trous du sol ou dans la litière d’une forêt. Bien qu’ils soient parfois totalement décharnés par ce jeûne forcé, la première chose à accomplir est de se reproduire, explique Antoine Gander, biologiste chargé du suivi des amphibiens pour l’association de la Grande Cariçaie. Ils entament alors une migration qui les mène aux sites d’accouplement et de ponte sur lesquels ils vont rester de quelques jours à deux ou trois semaines.» 

Se montrer à découvert au risque de servir de proie à un héron ou à un putois, traverser des routes avec la menace de se faire écraser ou rejoindre un milieu propice à la reproduction détruit par l’homme, telles sont quelques-unes des dangereuses embûches qui jalonnent leur chemin. «La distance à parcourir jusqu’à la mare de ponte varie selon les espèces et les lieux, comme le précise le biologiste. Pour les tritons, ce sont bien souvent quelques centaines de mètres seulement. Pour la grenouille rousse, cette distance peut atteindre un kilomètre alors que chez le crapaud commun, son trajet migratoire monte parfois à plusieurs kilomètres.» 

Un appel de ralliement 

À la différence de la rainette verte, dont l’appel puissant permet à un mâle de s’imposer face à ses rivaux – mâle que les femelles vont naturellement choisir pour s’accoupler–, les chants de la grenouille rousse et du crapaud commun sont d’une portée relativement faible. Ils agiraient donc davantage comme des appels destinés à faire se diriger tous les individus vers un point de ralliement. L’olfaction serait également un sens utilisé par les batraciens pour les guider vers les sites de reproduction. Sans pour autant que cela ait été expliqué, le sex-ratio chez le crapaud est de quatre mâles pour une femelle. «Cette disproportion provoque naturellement une forte rivalité entre des mâles déterminés à jouer des coudes s’ils veulent s’accoupler. C’est même une véritable foire d’empoigne, signale Antoine Gander. Il m’est arrivé plus d’une fois d’observer l’acharnement de plusieurs mâles à décramponner celui d’entre eux ayant enfin réussi a se positionner correctement pour féconder les oeufs au moment où la femelle les éjecte sous forme de longs chapelets.» 

Une étreinte parfois mortelle pour cette dernière lorsque les assauts successifs l’amènent à la noyade par épuisement. De ces accouplements naîtront des dizaines, voire des centaines de milliers de têtards. Le taux de mortalité est toutefois élevé chez les larves. «Ces pertes ont de multiples causes, dont un gel tardif ou le dessèchement des oeufs, le cannibalisme et la prédation. Le faible pourcentage d’animaux qui atteignent l’âge adulte est heureusement contrebalancé par des pontes importantes, explique encore le scientifique. Chez certaines espèces, ce sont jusqu’à plusieurs milliers d’oeufs qui sont pondus par chaque femelle.» Le cycle mouvementé de la reproduction arrivé à son terme, les batraciens délaissent une progéniture livrée à elle-même et s’en retournent à leur milieu de prédilection: un champ, le fouillis végétal d’un jardin ou le milieu protecteur d’une forêt. Jusqu’au printemps suivant.

Grenouilles dans un étang
Les grenouilles rousses se réunissent par centaines, voire par milliers d’individus à l’époque de la reproduction. Sur les sites de ponte, elles émettent un appel sourd et discret qui s’entend toutefois à plusieurs dizaines de mètres par temps calme. Comme le montre cette image, les grenouilles rousses se retrouvent à nager au milieu de milliers d’oeufs, réunis par paquets ayant une apparence gélatineuse, et qui s’accumulent au fil des jours. Les mâles ne se distinguent des femelles qu’en période de reproduction par une pelote nuptiale sur le pouce.

Plus d'informations : Des bénévoles sont recherchés pour le sauvetage des batraciens. Renseignements: www.karch.ch/karch/barriereamp... 



Notre Expert

Antoine Gander

Antoine Gander travaille comme collaborateur scientifique au sein de l’Association de la Grande Cariçaie. Il est responsable des suivis des mammifères, reptiles, batraciens et invertébrés qui vivent dans les huit réserves naturelles qui bordent la rive sud du lac de Neuchâtel. Le plus grand marais lacustre de Suisse abrite de très nombreuses espèces menacées sur les plans national et international.

Plus d'information : www.grande-caricaie.ch 


Daniel Aubort