Depuis novembre dernier, une dizaine de poules pondeuses vivent comme des coqs en pâte à l’ombre de deux grandes tours d’habitation du quartier de Pierrefleur, à Lausanne. Une première dans le chef-lieu vaudois. 

À peine Vania Barros-Costa pousse-t-elle la porte du poulailler que Biscuit, Winter, Noisette, Avoine et leurs copines se précipitent vers elle et les appétissantes feuilles de salade qu’elle leur tend. Tandis que les poulettes se régalent à coups de bec (en en distribuant quelques-uns entre elles, histoire de rappeler aux étourdies la hiérarchie à table), deux passants s’étonnent: un poulailler… ici? 

La question n’est pas incongrue: cette scène de basse-cour se joue en pleine ville de Lausanne, au pied de deux imposantes tours de onze étages. Et la fermière qui nourrit les volatiles n’est autre que la concierge de l’immeuble. L’entretien du poulailler fait partie de son cahier des charges depuis son engagement, début 2018. «J’y consacre au moins trois quarts d’heure chaque jour, explique-t-elle. Il faut les nourrir à la main, leur appliquer régulièrement de la poudre diamantine sous les ailes et sur la nuque, nettoyer le fumier et faire les à-fonds tous les quinze jours.» Un effort consenti en plus des tâches ordinaires de conciergerie de ce locatif de 77 habitants, mais «un plaisir plus qu’un travail, souligne Vania. Au Portugal, où j’ai grandi, mes grands-parents avaient des porcs, des poules et des lapins. Lorsqu’on m’a proposé le poste en précisant qu’il fallait s’occuper d’un poulailler, j’ai immédiatement accepté.» 

Parties communes inutilisées 

L’idée est née dans l’esprit de Nicolas Vuilliomenet, représentant de l’une des deux hoiries propriétaires des deux tours depuis l’an dernier. À la base de sa réflexion, la conception déjà ancienne de cet immeuble construit dans le quartier de Pierrefleur en 1979, flanqué de parties communes aussi vastes qu’inutilisées: pelouses sans emploi, terrasses que personne ne fréquentait, lobby désert… «Il y avait matière à favoriser les échanges entre locataires et leur offrir un plus quant à la vie communautaire», souligne ce «proprio» atypique, lui-même résident de l’immeuble avec son épouse. Le projet complet inclut trois composteurs, six bacs de plantation sur roulettes et le poulailler, fabriqué sur mesure par Loca’Pool et installé en respectant strictement la procédure: avocat de formation, Nicolas Vuilliomenet avoue une tendance à analyser les choses sous l’angle juridique. 

«On a eu droit à la totale, s’amuse-t-il aujourd’hui. Nous sommes à ma connaissance le premier projet privé à voir le jour à Lausanne! Même l’Établissement cantonal d’assurance est venu évaluer le poulailler, et les Transports lausannois ainsi que l’aéroport de la Blécherette tout proche se sont prononcés sur l’éventuel dérangement occasionné pour le trafic.» Au final, une seule condition a été posée: ne pas avoir de coq. «On n’en avait de toute façon pas l’intention.» 

Si la concierge est contractuellement responsable du poulailler, les locataires intéressés à lui donner un coup de main ont été invités à s’annoncer. Un groupe WhatsApp «poules» a été créé dans la foulée par le propriétaire. Pour avoir la clé du poulailler, il faut en être membre et bien sûr se montrer motivé. Six locataires se sont inscrites, pour la plupart des retraitées, et se sont vite prises au jeu. «Je viens tous les jours, il y a toujours quelque chose à nettoyer, raconte ainsi Gilou Semoun, sourire lumineux et mise en plis impeccable. Je leur achète des graines pour pondeuses, je leur donne du riz, des pâtes… je les gâte!» D’autres, sans faire partie de l’équipe poulaillère, déposent chez la concierge leurs restes; pain, légumes, fruits ou salade coupés en petits morceaux, la liste des aliments autorisés est placardée à l’entrée. Et entre échanges d’informations pratiques et commentaires inquiets sur l’intégration des deux nouvelles (neuf au départ, les poules sont désormais onze), les conversations sur smartphone vont bon train. «C’est un outil efficace pour s’informer rapidement et prendre en commun les décisions, remarque au passage Nicolas Vuilliomenet. La pose d’un rideau sur la fenêtre du poulailler pour préserver les volailles des phares des trolleybus, la nuit venue, a été décidée par ce biais.» 

Des oeufs... et du fumier 

Choyées, les intéressées se montrent reconnaissantes, à leur manière de poules. Tous les jours, des oeufs frais estampillés d’un logo symbolisant deux tours sont placés à la disposition des locataires. «La moitié pour une tour, l’autre pour la seconde, sur des étagères disposées dans le hall, détaille Vania. On varie l’heure de dépose pour que tous en profitent.» 

Autre production gallinacée intéressante pour la vie des résidents: le fumier, récupéré comme engrais pour les bacs de plantage et les 44 carrés potagers récemment mis à disposition sur une des pelouses communes. «L’immeuble devient un écosystème, et dépasse son allure austère de dortoir, s’enthousiasme le propriétaire. Tout ça favorise l’échange, le partage du temps et de ce qui n’est pas monnayable. Et avec les oeufs, on fait un petit pas sur le chemin d’une utopie autarcique.» 

Mais ce bonus de campagne octroyé à deux tours sans grâce et vieillissantes profite de fait à tout le quartier. «Quand je nourris les poules, les enfants me demandent s’ils peuvent entrer les caresser, raconte Vania. Les familles avec poussettes et les promeneurs de chien de la rue en ont fait leur but quotidien. Et moi, je me sens chez moi.»

Les locataires, la concierge et les cocottes
Entre les locataires, la concierge et les cocottes, le courant passe plutôt bien
La concierge et son fils


Questions à...

Natacha Litzistorf, municipale directrice du Logement, de l’Environnement et de l’Architecture à Lausanne 

Les poulaillers se multiplient-ils en ville? 

Avec les potagers et les arbres, c’est le thème qui revient le plus souvent dans les discussions sur le développement de la biodiversité en ville. Plusieurs demandes ont été faites lors de la présentation du futur écoquartier des Plaines-du-Loup, ainsi que dans le cadre des projets participatifs du quartier du Vallon. Le poulailler urbain suscite de l’engouement, voire du rêve. 

Comment la ville considère-t-elle ces initiatives? 

On se rend compte qu’elles produisent du lien social dans un environnement urbain de plus en plus dense, et peuvent en outre valoriser un dialogue équilibré entre privés et autorités. Nous les favorisons en fournissant un accompagnement sur le plan administratif et en proposant une petite formation pratique, via l’association www.petitsanimauxvaud.ch. Nous devons aussi nous assurer de poser d’emblée de bonnes conditions-cadres. 

Quelles sont les contraintes légales? 

Elles sont assez nombreuses! Il faut respecter les normes fédérales régissant la détention des poules et demander un permis de construire avec enquête publique, au vu des nuisances éventuelles des poulaillers. Sans oublier d’enregistrer le nouveau poulailler auprès du vétérinaire cantonal. Il est aussi conseillé de se renseigner au préalable sur la faisabilité du projet dans son quartier.


Blaise Guignard