Chaque mois, une dizaine de vétérinaires soignent bénévolement les chiens et les chats des personnes toxicodépendantes. La démarche fait autant de bien aux animaux qu’aux humains. Reportage à Yverdon-les-Bains. 

C’est un rendez-vous qu’elle ne manquerait sous aucun prétexte. Maria*, une caisse à la main, attend patiemment ce lundi matin que le centre d’accueil Zone bleue, à Yverdon (VD), ouvre ses portes. À l’intérieur du panier, la chatte Angel se fait toute petite, se blottissant dans sa couverture. Dans quelques minutes, elle sera auscultée dans l’arrière-salle, d’ordinaire réservé à l’accueil des personnes toxicodépendantes. 

Une fois par mois, des vétérinaires y installent un cabinet de fortune, entre une douche et une machine à laver le linge qui tourne à plein régime. Pendant une heure et demie, ils proposent des consultations à petit prix (5 francs) aux fidèles compagnons des bénéficiaires de la structure. 

Une précieuse présence 

À 9 h tapantes, Angel, terrorisée, est délicatement déposée sur la table. La vétérinaire Ann Parvis lui fait un check-up complet. «Elle doit être vermifugée aujourd’hui et recevoir le rappel de son vaccin, explique Maria. Si ce service n’existait pas, je n’aurais pas pris d’animal. Je n’en aurais pas eu les moyens alors qu’avoir un chat à la maison change tout: je me sens moins seule.» Dix minutes plus tard, Angel réintègre sa caisse de transport, prête à repartir dans son foyer, jusqu’au mois prochain. «On soigne des chiens bien sûr, beaucoup de chats aussi et même des cochons d’Inde, détaille la vétérinaire. Tous sont très bien traités, leur santé primant souvent celle de leur propriétaire.» 

Chaque mois, sept à huit personnes franchissent le seuil de Zone bleue avec leur compagnon d’infortune. L’établissement offre le local, les vétérinaires un peu de leur temps et l’assurance pour les animaux de compagnie Épona prend à sa charge le coût des médicaments. La démarche, inédite en Suisse, a été lancée en 2015 à Lausanne pour soigner les chiens des personnes sans domicile fixe. Elle s’est ensuite étendue à Yverdon en 2016 et à Vevey en 2017. Au total, près de 800 personnes ont déjà bénéficié de ce service (voir l’encadré ci-dessous). 

Des protégés chouchoutés 

À Yverdon, le calme règne dans la salle. Les patients de tout poil se tiennent à carreau en attendant leur tour. «Les chiens que l’on voit dans la rue sont souvent mieux sociabilisés que la plupart de ceux que je reçois dans mon cabinet, remarque Ann Parvis. Ils ne sont jamais seuls. Ils sont rarement tenus en laisse, mais ils obéissent bien.» 

Ces animaux sont parfois le seul lien à long terme que les personnes souffrant de dépendance parviennent à tisser, constatent, quant à eux, les travailleurs sociaux. «Il s’agit de leurs protégés, elles se sentent responsables d’eux», assure Pierre-Yves Bassin, directeur de Zone bleue. Ces consultations anonymes, sur inscription et à un horaire fixe, offrent un cadre bénéfique aux membres de la structure. «Certains s’ouvrent à nous, en parlant de leur animal. Nous pouvons ainsi entamer une discussion», poursuit Pierre-Yves Bassin, convaincu de l’utilité de la démarche. Ces rendez-vous permettent aussi aux bêtes d’entrer dans ces lieux d’accueil, d’où elles sont d’ordinaire exclues. Des toxicomanes évitent donc parfois de s’y rendre, refusant d’abandonner leur compagnon. Ann Parvis l’a constaté pendant ses études déjà, lorsqu’elle participait à des opérations de bénévolat à Zurich. Des personnes toxicodépendantes donnaient leur soupe à leur chien, se privant de nourriture. «Certains enlevaient même leur veste par moins 10 degrés pour réchauffer leur animal, se rappelle-t-elle. Je me rends compte encore aujourd’hui qu’ils sont très inquiets pour leur compagnon. Si on peut les rassurer, c’est super.» 

Des disparitions dramatiques 

Vient le tour de Natacha*, venue chercher des médicaments pour sa chienne Danse. La quinquagénaire profite de ce moment en tête à tête avec Ann Parvis pour poser une série de questions, notées sur son téléphone portable pour ne rien oublier. «Danse vieillit, elle commence à avoir de la cataracte, lui explique la vétérinaire. Elle va perdre la vue peu à peu.» Sur la table de consultation, le lévrier whippet âgé de 12 ans se laisse manipuler sans broncher. «On a beaucoup de chance que de telles consultations existent, mais cela n’empêche pas d’aller chez le vétérinaire en cas d’urgence, explique Natacha. J’ai eu Danse lorsqu’elle avait 7 mois, c’est important qu’elle soit en bonne santé. Je sais que quand les animaux partent, c’est très dur.» Cela est encore plus vrai pour ces personnes vulnérables, confirme Ann Parvis. Récemment, l’euthanasie d’un chien a tourné au drame, son maître ayant dû ensuite être hospitalisé. Alors, elle prépare ses patients à cette séparation du mieux qu’elle peut, de mois en mois. Une poignée de main plus tard, la vétérinaire remballe son matériel pour rejoindre son cabinet, la journée ne fait que commencer. Dans le local de Zone bleue, les animaux sont rapidement remplacés par des hommes et des femmes venus se réchauffer autour d’un café.

Vétérinaire
Une fois par mois, la vétérinaire Ann Parvis ausculte les animaux appartenant aux personnes toxicodépendantes. Cette démarche, encore rare, rassure ces personnes qui ont un lien très fort avec leur protégé, qui est souvent leur seul compagnon de galère.

Questions à

Thierry Broger, directeur général de l’assurance animalière Épona 

Qu’est-ce qui vous a poussé à lancer cette démarche? 

Un soir, en traversant la Riponne, à Lausanne, je me suis demandé dans quel état sanitaire vivaient les chiens des personnes toxicodépendantes. Ma femme, qui a travaillé dans ce milieu, m’a expliqué que des refuges ne toléraient pas les chiens et que certains refusaient de se faire aider, car aucune solution de garde n’existait pour leur animal. 

Ces consultations ont-elles été mises en place rapidement? 

Oui, une dizaine de vétérinaires ont tout de suite adhéré à la démarche, comme les centres d’accueil. Grâce à cet élan, les travailleurs sociaux ont pu entrer en contact avec des personnes qui ne fréquentaient pas les lieux d’accueil jusqu’ici. Les craintes quant à la mauvaise santé des animaux se sont révélées infondées. 

Ces actions ont lieu dans trois villes, est-ce que cela influence la patientèle? 

On arrive à un tournant. Les bénéficiaires sont différents dans chaque région. À Lausanne, il s’agit d’usagers de la fondation ABS, soit des personnes toxicodépendantes. À Vevey et Yverdon, on trouve une population dans une situation précaire, qui a souvent un toit. On sort du cadre de base du projet. On ne souhaite pas se soustraire aux aides financières existantes. 


Céline Duruz