Si l’aquariophilie marine reste une passion coûteuse en matière d’eau et d’énergie, on peut néanmoins en limiter l’impact environnemental. Notamment en étant attentif à la provenance de ses pensionnaires.

Chez Véronique Ivanov, à Servion (VD), le salon est tout entier dévolu aux deux magnifiques aquariums d’eau salée qui diffusent leurs couleurs chatoyantes au gré de la lumière qui les traverse. L’un, carré de 300 litres, héberge en particulier des hippocampes et des crevettes aux délicates antennes; l’autre, majestueux avec ses 1250 litres de volume, sert d’univers à plusieurs variétés vivant en bonne intelligence: mandarins et rascasses, poissons anges et poissons-papillons, ainsi que deux amphiprions lovés dans les tentacules mouvants d’une anémone de mer, bien reconnaissables à leurs motifs colorés qui leur ont donné le surnom de poisson-clown. Un petit monde qui vit en plus ou moins bonne intelligence – mais au prix d’un impact environnemental que leur propriétaire ne veut pas minimiser, pointant en particulier le coût énergétique d’un bac d’une telle dimension. «Privilégier une aquariophilie durable et responsable est tout à fait possible et souhaitable, même lorsqu’il s’agit d’aquariums d’eau de mer», souligne-t-elle d’emblée. 

Réduire la consommation 

La première piste qu’a explorée celle qui préside par ailleurs l’Aquarium Club de Lausanne (ACL), c’est la réduction de la consommation d’énergie. Elle fabrique ainsi son eau de mer grâce à deux filtres à osmose; comme ceux-ci rejettent en moyenne deux litres d’eau pour obtenir un litre d’eau pure, Véronique Ivanov récupère cet excédent pour remplir l’étang de son jardin et arroser celui-ci. Quant à l’alimentation électrique des divers appareils en jeu (pompes, éclairages), elle est partiellement assurée par des panneaux solaires installés sur sa maison. 

Le point le plus délicat en matière de durabilité n’est toutefois pas le contenant, mais le contenu. Car les poissons et les coraux sont fréquemment prélevés dans leur milieu naturel, hors de toute préoccupation écologique, contribuant ainsi à l’appauvrissement de biotopes déjà soumis à une forte pression. Or les aquariophiles peuvent facilement acheter local, même lorsqu’il s’agit d’espèces issues des récifs coralliens, en privilégiant celles qui se reproduisent en captivité. C’est le cas à la Bourse aux poissons qu’organise chaque année l’ACL. «On ne propose que des poissons, des plantes et des coraux élevés chez nous», précise-t-elle. 

La reproduction en captivité de poissons de mer n’est toutefois pas une activité dans laquelle se lancer sans expérience et compétences particulières. Véronique Ivanov est notamment parvenue à élever cinq générations successives d’hippocampes, avant de jeter l’éponge. «La plupart des poissons marins vivent en bancs et leur reproduction n’est pas l’affaire de couples, mais implique un grand nombre de mâles et de femelles dans un volume très vaste, explique la spécialiste. Si l’on parvient à régler ce problème, il faut encore parvenir à récupérer les oeufs avant que les autres ne les mangent, puis les placer dans un autre bac aux paramètres identiques et les nourrir». Et donc… élever, séparément, des espèces qui serviront de repas aux petits aux différents stades de leur évolution, ce que la loi soumet à des conditions très strictes. 

Moins chers, mais plus fragiles 

Vivant en couple, le poisson-clown pond quant à lui à proximité d’un actiniaire, dont les tentacules urticants vont tenir ses oeufs à l’abri des autres poissons. Il fait ainsi partie des espèces que des passionnés parviennent à reproduire chez eux et vendent à leurs confrères par des canaux qui ne sont pas ceux du grand commerce. «À part les bourses, ils s’échangent dans les forums, les groupes de discussion et les clubs d’aquariophilie», note Véronique Ivanov. Le recours à des poissons élevés en captivité à partir d’oeufs prélevés en milieu naturel est aussi une piste à recommander. «Comme la reproduction de coraux dans des fermes en eau libre (voir encadré ci-dessous), cela crée en outre des emplois sur place, comme la pêche sauvage de ces espèces, mais dans une perspective durable», observe-t-elle. 

Autre avantage de ces filières: des poissons plus résistants. «Dans le grand commerce, les poissons sont souvent issus d’élevages, mais à large échelle et avec une sélection intensive et non naturelle. On produit ainsi des poissons bon marché, mais bien plus fragiles que ceux qu’on parvient à obtenir chez soi.» De façon générale, l’aquariophile, qu’il soit néophyte ou chevronné, doit peser toute décision et bien se renseigner avant toute démarche: «Car en définitive, c’est la vie d’êtres vivants qui est en jeu», conclut notre experte.

Poisson clown
La tâche est (un peu) plus élevée pour les hippocampes et surtout les poissons clowns, mais reste une activité à réserver aux aquariophiles chevronnés.
Rascasse
Avec ses redoutables aiguillons venimeux, cette spectaculaire rascasse ne se prête pas particulièrement bien à l’élevage.

Ce que dit la loi

L’ordonnance sur la protection des animaux encadre les grandes lignes de l’élevage de poissons d’ornement: 

  • les exigences minimales pour la détention de poissons à des fins d’ornement sont à respecter (volume minimal, zones à l’abri des regards, éclairage alternant jour et nuit, etc.).
  • Un certain niveau technique est exigible de l’éleveur. 
  • L’élevage doit permettre d’obtenir des poissons sains sans porter atteinte à leur bien-être. 
  • Formation et autorisation cantonales obligatoires pour élever et remettre à des tiers plus de 1000 poissons d’ornement par année. 

Des besoins différents à respecter

Dans un aquarium fish-only, pas de corail: les poissons en sont trop friands. En revanche, le bac récifal est conçu pour mettre en valeur la richesse de formes et de couleurs des coraux; son propriétaire veille donc à ne l’habiter que d’une quantité raisonnable de petits poissons inoffensifs pour le corail. Mais tous les coraux n’ont pas les mêmes besoins. Les durs sont réputés difficiles à multiplier: «Ce sont de grands consommateurs de calcium et de magnésium, explique Véronique Ivanov. Il faut donc apporter au bac un supplément alimentaire élaboré avec de l’eau osmosée (c’est-à-dire filtrée à l’échelon moléculaire) et des sels minéraux spécialement formulés pour les coraux. La vitesse de pousse va dépendre de la concentration de la solution.» Les coraux mous, en revanche, ont essentiellement besoin de lumière, 1 W/l d’eau en moyenne, à répartir dans tout le bac. Comme le but d’un aquariophile est d’avoir plusieurs coraux de couleurs différentes dans son bac, les passionnés s’échangent volontiers leurs boutures. Mais l’origine première de ceux-ci est aussi à prendre en compte. «Il existe de plus en plus de fermes en eau libre, où les pêcheurs font proliférer le corail sur des supports au lieu de l’arracher, comme ils le faisaient auparavant, précise la spécialiste. C’est un commerce durable qu’il faut encourager.»


Blaise Guignard

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