Une race domestique particulière est capable de réaliser d’étonnantes vrilles dignes des meilleurs acrobates. Découverte à Gland (VD) d’une coutume séculaire originaire des Balkans. 

À proximité de Gland (VD), un curieux ballet peut régulièrement être observé dans le ciel. Des pigeons y réalisent de véritables prouesses, plongeant à près de 100 km/h. Culbutes, loopings et autres piqués s’enchaînent alors. On doit ces figures impressionnantes à une race spécifiquement sélectionnée pour son aptitude à la voltige: les pigeons acrobatiques du Kosovo. Issus d’une tradition fortement ancrée dans cette région du monde, ils ont traversé les siècles et les pays pour se retrouver en terre vaudoise, grâce à l’engouement d’un Kosovar installé en Suisse dans les années 1990. Aussi loin qu’il se souvienne, Avni Muharremi a toujours été fasciné par ces oiseaux. «Alors que j’étais âgé de 5 ans à peine, je suis allé chercher de l’eau au puits dans mon village natal, se rappelle l’éleveur. Un pigeon, assoiffé, est alors venu boire dans mon seau. Je l’ai gardé plusieurs mois, l’apprivoisant peu à peu. Depuis lors, mon intérêt – et le nombre de mes oiseaux –, n’a cessé de grandir.» 

À son arrivée en Suisse, ce patron d’entreprise a dû abandonner ses protégés à ses parents. Mais une décennie plus tard, grâce à la rencontre avec un agriculteur qui lui met à disposition un bout de terrain, il peut se relancer dans l’élevage. Une centaine de volatiles ont désormais élu domicile aux portes de Gland, issus de couples importés du Kosovo. «Ces oiseaux ont malheureusement souvent une réputation déplorable, car leurs cousins sauvages habitant les villes leur font une mauvaise presse, regrette Avni Muharremi. Pourtant, les pigeons domestiques sont particulièrement intelligents. Aimant jouer, ils peuvent facilement être éduqués.» 

Perfectionnement quotidien 

Tous les soirs, du printemps à l’automne, il entraîne ses protégés. «Je les habitue à sortir progressivement depuis leur jeune âge. Au début, ils volent normalement, puis ils commencent spontanément à faire des acrobaties. Ils ont cela dans le sang. Plus ils sortent, plus leur technique se perfectionne.» Le pigeon acrobatique du Kosovo est issu du croisement entre trois races, le roller, l’oriental et le pigeon des villes. Pour lui permettre d’exploiter pleinement son potentiel, il est toujours accompagné, lors d’un vol, de deux autres races, un cravaté et un plongeur. Ces derniers font office de guide pour ce spécialiste de la voltige aérienne, l’incitant à monter plus haut dans le ciel. 

Ce jour-là, le Vaudois d’adoption se lance dans une démonstration. Les volatiles s’envolent à plusieurs centaines de mètres, devenant difficilement identifiables. Après les avoir laissés s’ébattre librement, Avni Muharremi les rappelle à l’aide de plusieurs sifflements, ouvrant simultanément la porte de la volière. Le rituel est bien rodé, le pigeon acrobatique se lance en piqué en réalisant une vrille, accompagné de ses congénères, avant de rejoindre son logement pour recevoir une récompense bien méritée. 

Une volière mobile 

À plusieurs reprises, Avni Muharremi a été sacré champion suisse, notamment avec Kumra et Parka, son couple favori. Ces pigeons font en effet l’objet de concours, où leurs acrobaties sont jugées selon des critères précis. Car si pour le profane, leurs prouesses semblent toutes étonnantes, pour un oeil averti, de subtiles variations de style font toute la différence. «J’aime sélectionner les meilleurs couples, afin d’améliorer sans cesse leur qualité. Comme un pigeon peut vivre entre dix et quinze ans, on s’y attache.» 

On compte actuellement environ 70 éleveurs de pigeons acrobatiques en Suisse, dont une vingtaine en Romandie. Si la majorité est d’origine kosovare, des Helvètes commencent également à s’y intéresser. Malgré ce regain de curiosité, cette discipline reste pour le moins peu connue. Depuis quelques semaines, le colombophile s’est donc lancé un nouveau défi: faire connaître ses pigeons en utilisant une volière mobile, une première en Suisse. «Habituellement, on ne les fait voler qu’à partir de leur pigeonnier, explique-t-il. Il n’est pas évident pour eux d’apprendre à revenir dans un environnement changeant. Désormais, je vais pouvoir me déplacer et présenter cette discipline à un large public.» 


Eleveur de pigeons
Avni Muharremi souhaite mieux faire connaître au grand public les talents de ses pigeons, dont la particularité réside dans leurs acrobaties. L’éleveur les entraîne tous les jours.


Des races pour tous les goûts

Les pigeons de race ne doivent pas  être confondus avec les sauvages,  qu’on rencontre en ville ou en campagne. En Suisse, le pigeon ramier, le biset et  le colombin peuvent être observés en pleine nature. Les pigeons domestiques ont été pour leur part sélectionnés depuis des centaines d’années, selon leurs couleurs, leur morphologie et leur plumage. Il existe désormais des dizaines de races qui font l’objet d’expositions, où chaque individu est jugé sur des critères de beauté. Ces volatiles sont également élevés comme pigeons voyageurs pour participer à des concours de vol de distance. 


Véronique Curchod