Lorsqu’un cheval de manège ne peut plus remplir son rôle se pose alors immanquablement la question de son devenir. Fondée cette année, l’association Afterwork a pour objectif d’offrir une fin de vie digne à ces équidés.

Dans un grand parc situé aux Ponts-de-Martel (NE), trois équidés broutent tranquillement l’herbe goûteuse de ce début de printemps. En les voyant soudainement s’élancer au galop, on ne s’imagine pas que ce sont de jeunes retraités. Pourtant, âgés de 18 à 21 ans, ils ne peuvent plus assumer physiquement leur rôle de cheval de manège. Grâce à l’association Afterwork, leurs vieux jours sont cependant assurés. «Je ne peux pas rester insensible au sort de ces chevaux qui ont tant donné pendant des années, car leur vie ne s’arrête pas quand ils ne peuvent plus travailler», souligne Joy Jaquet, fondatrice d’Afterwork et écuyère au Chalet-à-Gobet (VD). Assumer la retraite de son cheval pose déjà problème à nombre de particuliers, mais cette démarche est un véritable casse-tête pour tous les centres équestres: le budget pour prendre en charge une cavalerie souvent nombreuse se révèle rapidement astronomique. Si certains chevaux de manège ont la chance de pouvoir rester dans les infrastructures où ils ont formé de nombreux élèves ou d’être placés en famille d’accueil, il n’existe parfois pas d’autres alternatives pour les autres que de les abattre ou de les euthanasier, faute de moyens.

Un coût élevé

«Écuyère de formation, cette problématique m’est apparue de manière beaucoup plus flagrante depuis que je travaille dans une grande structure comme le centre équestre du Chalet-à-Gobet, à cause du nombre d’équidés concernés», observe Joy Jaquet. En effet si la majorité des propriétaires de manèges aimeraient offrir une belle retraite à leurs chevaux d’école, les frais engendrés sont si importants qu’il est souvent difficile de réunir le financement nécessaire. Un cheval à la retraite coûte en moyenne 300 à 800 francs par mois, en incluant la pension et les frais annexes. En prenant en compte que l’espérance de vie moyenne d’un équidé se situe entre 25 et 30 ans – certains atteignant même allégrement les 40 ans –, on estime à plus de 50 000 francs le budget pour dix ans de retraite. Il est difficile économiquement pour un centre équestre d’assumer cette charge pour plusieurs montures – un manège possédant en moyenne 10 à 30 chevaux d’école.
L’initiative d’Afterwork n’est cependant pas nouvelle. L'association Mivido s’engage ainsi depuis vingt-cinq ans afin d’offrir une retraite à ces équidés qui ont formé tant d’élèves. Mais les soucis financiers rencontrés par la structure genevoise – qui prend soin actuellement d’une quarantaine d’anciens chevaux d’école – montrent la difficulté de boucler mois après mois le budget nécessaire.

Des élèves concernés

Afin d’aider à financer le projet d’Afterwork, le centre équestre du Chalet-à-Gobet a augmenté de 1 franc le prix des coupons de cours. Ce qui permet d’impliquer directement les cavaliers de l’école. «Chaque élève qui monte un cheval de manège participe à sa future retraite, se réjouit Joy Jaquet. Il prend ainsi conscience que son loisir implique un être vivant, dont la vie doit être assurée jusqu’au bout.» Ce montant étant néanmoins insuffisant pour assumer la pension des quatre chevaux actuellement pris en charge par Afterwork, d’autres actions complètent cette initiative: souper de soutien, possibilité de parrainer un équidé, cotisation annuelle. Le budget à réunir est d’autant plus grand que l’écuyère a opté pour une pension où chacun dispose d’un box individuel le soir, plutôt qu’une retraite au parc, plus avantageuse. «Certains de nos précédents retraités ont mal supporté une mise au pâturage dans un grand troupeau, allant jusqu’à se laisser dépérir, constate l’écuyère. Vouloir leur permettre un retour à la vie naturelle est une intention louable, mais on place alors des animaux qui ont vécu toute leur vie en box dans un environnement inconnu. Pour ces chevaux qui ont toujours été dorlotés, de l’attention au quotidien est indispensable.» Si la jeune femme se concentre dans un premier temps sur les montures du centre équestre où elle travaille, l’objectif à terme est d’ouvrir cette possibilité à tous les autres chevaux de manège.

Joy Jaquet
Sensible au sort des chevaux de manège qui doivent partir à la retraite, Joy Jaquet a créé Afterwork. Aux Ponts-de-Martel (NE), ils sont déjà quatre à bénéficier du soutien de son association.
Ecuyère avec ses chevaux
Pour ces chevaux qui ont toujours été dorlotés, de l’attention au quotidien est indispensable. L’écuyère vaudoise n’en manque pas pour ses protégés.


Questions à

Dounia Kehrli

Dounia Kehrli, vétérinaire au sein du cabinet PK Vet, à Portalban (FR)

Quelles sont les raisons les plus fréquentes qui peuvent nécessiter la mise à la retraite d’un cheval?

Certains peuvent être montés jusqu’à l’âge de 30 ans, d’autres doivent être réformés à 15 ans, tout dépend des circonstances. Les problèmes orthopédiques sont souvent à l’origine d’un arrêt prématuré de la carrière d’un cheval. La maladie naviculaire, des tendinites à répétition ou de l’arthrose sont malheureusement des affections assez courantes. 

Les boiteries peuvent être intermittentes ou faibles, mais empêchent alors une utilisation normale de l’animal. Avec l’âge, on constate également que les chevaux se fatiguent plus rapidement et perdent de la masse musculaire, ce qui réduit leur capacité de travail. En outre, leur motivation tend à s’émousser. Dans de nombreux cas, le cheval peut cependant encore vivre de longues années. 

La retraite est-elle alors indiquée dans tous les cas?

Non, dans certaines circonstances, une mise à mort peut être plus respectueuse de la dignité de l’animal. Sa qualité de vie est en effet essentielle à mes yeux. Il faut notamment prendre en compte les douleurs que ressent le cheval. Si une affection l’empêche de se déplacer ou de se nourrir correctement, ainsi que de vivre en troupeau, mieux vaut plutôt abréger ses souffrances. Selon ses convictions personnelles, on peut alors choisir de l’euthanasier ou de l’abattre.

Les chevaux âgés nécessitent-ils un suivi particulier?

Des soins dentaires réguliers leur permettent de continuer à s’alimenter correctement. 

Le parage des sabots, la vermifugation et les vaccins ne doivent pas non plus être négligés. Parfois, une alimentation adaptée à la problématique de l’animal doit être donnée. Avec l’âge, les équidés sont plus sensibles à certaines maladies comme le cushing, un dérèglement hormonal qui peut être traité. Globalement, l’évolution de la gériatrie équine en médecine vétérinaire permet de maintenir plus longtemps en vie les équidés dans de bonnes conditions.


Des montures formatrices

Plusieurs heures par jour, le cheval d’école permet patiemment aux débutants ou aux cavaliers plus avancés de se perfectionner. Pour pardonner aux novices des coups de talon malencontreux ou une main peu stable qui tire parfois dans la bouche, il doit être particulièrement tolérant aux erreurs commises par les élèves. Nul besoin donc qu’il soit spécialement élégant, ait de grandes capacités sportives ou soit issu de parents prestigieux. Ses atouts principaux reposent avant tout sur ses grandes qualités morales: docile, il est d’un naturel gentil et plein de bonne volonté. Peu émotif, il permet en outre d’emmener en toute sécurité les cavaliers en extérieur. Ni trop jeune ni trop âgé, le cheval de manège doit cependant être parfaitement dressé. Afin d’offrir des montures adaptées à une clientèle aux aptitudes diverses, les centres équestres disposent en général d’un certain panachage de chevaux, avec des tailles et des capacités sportives différentes.


Succès genevois

À Bernex (GE), la gérante du manège Blackyland a créé il y a une dizaine d’années l’association Blacky Retraite, qui est réservée exclusivement aux poneys et chevaux d’école du centre équestre. «J’ai rapidement réalisé qu’il ne me serait pas possible de leur offrir seule une retraite décente, explique Florence Gueurce. Cette démarche permet d’impliquer les cavaliers dans le devenir des montures qu’ils côtoient semaine après semaine. Même s’ils n’en sont pas propriétaires, ils portent une responsabilité indirecte.» Actuellement, l’association compte 27 équidés qui vivent une retraite méritée en France, alors que 60 poneys sont actifs à Bernex. Diverses activités au sein du club, des parrainages et des dons permettent d’assumer 60 à 100% du coût annuel, selon les années. «Si ces retraités ne sont plus physiquement présents dans le manège, ils restent vivants dans la mémoire des élèves via les nouvelles régulières que je leur donne», se réjouit Florence Gueurce. 

+ D’INFOS www.blackyland.ch 


Véronique Curchod