L’originalité des hippocampes et leur rareté intriguent les amateurs de poissons d’aquarium. Leur régime particulier et leur fragilité rendent cependant leur élevage très périlleux.

Au premier coup d’oeil, l’aquarium semble vide. Pourtant, en cherchant bien parmi les coraux, on découvre finalement de curieuses créatures nageant verticalement. Certaines s’accrochent aux algues avec leur queue, qu’elles utilisent comme une main, afin d’éviter d’être ballottées par le courant. D’autres semblent en état hypnotique, flottant entre deux eaux. Littéralement «chevaux de mer», les hippocampes n’ont pour seule défense que le camouflage. Utilisant le mimétisme pour se fondre dans les paysages marins, ils reproduisent la couleur de leur environnement, à la manière du caméléon. «Je suis fascinée par cet animal étrange, qui ne ressemble à aucun autre, observe Véronique Ivanov, de Servion (VD), qui a adopté ses premiers sujets voilà plusieurs décennies. Bien qu’il fasse officiellement partie de la classe des poissons, il n’a guère de points communs avec eux.» 

À la verticale 

Atypique, l’hippocampe cumule en effet les particularités. La plus frappante: il se déplace verticalement, grâce à de minuscules nageoires situées de part et d’autre de la tête. Dépourvu de nageoires ventrales et caudales, il est cependant un piètre nageur. De plus, à la place des écailles de poissons, son corps est recouvert de plaques osseuses. Malgré ce look étrange, il est peu prisé des aquariophiles romands. «Peut-être est-ce dû à leur manque de couleurs et au fait qu’ils bougent peu, ce qui peut lasser l’amateur, se demande Véronique Ivanov. L’explication la plus vraisemblable est cependant liée à la difficulté d’en obtenir et à sa détention complexe.» 

Adopter des hippocampes nécessite en effet de sérieuses compétences en aquariophilie… et une présence continue! Ne pouvant être mélangés à d’autres poissons – ceux-ci, plus rapides, mangeraient toute la nourriture –, ils ont besoin d’un bassin qui leur est réservé avec peu de courant. «Il faut ainsi pouvoir maîtriser l’équilibre délicat d’un aquarium d’eau de mer, ce qui requiert un peu de doigté, mais s’apprend assez aisément, note la Vaudoise, qui est présidente de l’Aquarium Club Lausanne. 

Plusieurs microrepas par jour 

Mais la difficulté principale reste liée à l’alimentation: ces poissons mangent quatre fois par jour. Il est dès lors compliqué de s’absenter, même pour de courtes vacances!» Leur tube digestif court et leur bouche édentée nécessitent un régime spécifique, à base de petits crustacés. Comme il est l’heure du repas, la spécialiste met quelques proies dans l’aquarium. S’ensuit une sorte de ballet, où chaque hippocampe, quasiment immobile, observe longuement sa pitance avant de l’aspirer par son long nez… ou pas. «Du fait qu’ils sont très lents, et souvent gauches, ils laissent échapper la moitié des micro-organismes que je leur donne. Ceux-ci doivent presque passer devant leur museau pour qu’ils les avalent. Les repas occupent ainsi une place importante dans le quotidien de ces animaux.» 

Des rôles inversés 

Si la détention est complexe, la reproduction l’est d’autant plus, cette responsabilité incombant ici aux mâles. Tandis que la plupart des poissons ne s’accouplent pas, la femelle hippocampe pond et dépose les oeufs dans la poche ventrale du mâle après une longue danse. Charge à lui de les fertiliser et de les porter jusqu’au terme. L’un des mâles de Véronique Ivanov commence d’ailleurs à s’arrondir, laissant espérer des naissances prochaines. La reproduction en aquarium est cependant rarissime chez des particuliers. L’aquariophile vaudoise y est néanmoins parvenue à de nombreuses reprises. Près de 200 jeunes hippocampes sont ainsi déjà nés chez elle. «L’aspect le plus compliqué, ensuite, est de trouver des proies minuscules pour les alimenter. Elles doivent être vivantes, sinon les jeunes ne vont pas y toucher. J’ai donc dû créer mon propre élevage de petites bestioles.» Une des fiertés de la Vaudoise est d’avoir réussi à obtenir 4 générations successives d’Hippocampe barbouri, une vraie performance. Désormais, elle essaie de tenter cette aventure avec l’espèce H. erectus. «Mon rêve suprême serait de pouvoir détenir un dragon de mer, l’hippocampe le plus beau au monde. Mais cela reste du domaine de l’imaginaire, sa taille – près de 40 cm – nécessitant un aquarium avec un volume d’eau froide considérable, difficilement réalisable chez un particulier.»

Hippocampe

En chiffres

  • 40 millions d’années avant notre ère: la période à laquelle les premiers hippocampes seraient apparus sur terre. 
  • 50 espèces sont réparties dans les eaux des mers tempérées et tropicales du globe. 
  • 22 mm à 45 cm: leur taille. 
  • Environ 10 ans: leur espérance de vie en aquarium. 
  • 10 à 650: le nombre d’oeufs portés par le mâle. 
  • 150 francs: le prix d’achat moyen pour un individu. 
  • Près de 20 millions d’hippocampes sont consommés chaque année en Asie pour soigner divers maux.

Prendre garde à la provenance

Tous les hippocampes sont soumis à la Convention internationale CITES, qui régit le commerce d’espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction. Tout achat doit donc être accompagné d’un document officiel. Ces animaux paient en effet un lourd tribut à la médecine chinoise, qui les emploie pour soigner aussi bien des maladies de peau que des excès de cholestérol. En Suisse, il est très difficile, voire impossible, de s’en procurer dans les magasins spécialisés, à part sur commande. Si les hippocampes ont colonisé la plupart des mers du globe – on en trouve même en France dans le bassin d’Arcachon –, ceux destinés à l’aquariophilie sont principalement originaires de l’Asie du Sud-Est, notamment d’Indonésie. Diverses espèces y sont reproduites dans des fermes d’élevage, avant d’être envoyées en Europe. Les personnes intéressées peuvent aussi prendre contact avec les rares éleveurs qui en produisent sur notre continent. 


Véronique Curchod