Figure connue de la conduite de troupeau, compétiteur et juge international, le berger de Fiez (VD) est surtout un promoteur passionné du pastoralisme. Pour qui les chemins de la transhumance ont été ceux de la résilience.

 «Lumos, carré… bleu!» La voix claque dans les bourrasques de neige qui balaient la campagne du Nord vaudois, appuyée par un bref grognement et un mouvement sec du buste sous l’ample cape. Le chien, un jeune berger des Pyrénées, stoppe net sa course autour du troupeau et se plaque au sol, tandis que la masse laineuse et mouvante se fige à l’unisson. 

L’homme à la houppelande de laine brune, son emprise spectaculaire sur les 120 brebis serrées autour de lui et sa collaboration avec ses chiens sont aujourd’hui bien connus, tant des habitants de la région que des aficionados du guidage de troupeau. Régulièrement classé sur les podiums des compétitions nationales et internationales, dans lesquelles il officie également en tant que juge, Steve Jaunin organise lui-même des stages et des cours pour partager sa passion. 

Chiens d’assistance 

Avant de s’imposer à lui, celle-ci n’a d’abord été qu’un instrument de guérison. Car c’est pour tenter de mieux gérer les crises d’épilepsie auquel il est sujet depuis un grave accident de travail survenu en 2001 que l’homme, technicien-électricien de formation, a acquis son premier chien, Ayko. Sont venus s’y ajouter, au fil des ans, Gayak, Faya et Lumos. «Les chiens peuvent percevoir les signes avant-coureurs d’une crise avant moi, explique-t-il. Comme chiens d’assistance, ils ont été formés depuis tout petits à m’avertir par leur comportement, à rester près de moi quand je pars «dans mon monde» et même, ce qui est très difficile à obtenir, à aller chercher de l’aide si nécessaire.» 

Ayko est encore tout jeune lorsque Steve Jaunin entend parler des stages de conduite de troupeau proposés dans le Larzac (F) aux détenteurs de bergers des Pyrénées. Ce sera une révélation: «Je suis revenu et j’ai dit à ma femme: c’est ça que je veux faire!» Il s’achète alors un petit cheptel de moutons, poursuit sa formation, se lance dans les concours. 

Les leçons d’un vieux sage 

Mais la rencontre avec le «Vieux JP» va le convertir définitivement à une autre vision du pastoralisme. Excentrique et sage, ce berger valaisan vivant en marge lui transmet son expérience du métier, en même temps qu’il l’aide à acquérir un nouveau rythme existentiel. «Il m’a dit: ce que tu fais, c’est du spectacle. Est-ce que tu veux faire les choses pour de vrai?» Sous sa férule, l’apprenti réapprend notamment à communiquer avec son chien et son troupeau, remplaçant les habituels «gauche! droite!» par une gestuelle et un code personnel à base de formes et de couleurs. Et pas question de sifflet: «Un jour que je l’utilisais, il me l’a pris des mains et l’a jeté au loin en disant: apprends à te débrouiller sans rien!» se souvient Steve, amusé. 

Peu à peu, l’homme blessé retrouve son allant, au rythme lent et naturel du déplacement de son troupeau d’une pâture à l’autre. La bétaillère n’est utilisée qu’à titre exceptionnel, par exemple pour déplacer le troupeau de sa bergerie de Fiez jusqu’à Payerne (VD) ou inversement: les petits ouessants noirs, et dans une moindre mesure les skuddes qui les accompagnent font en effet merveille pour l’entretien du parc de panneaux solaires, sous lesquels ils se glissent aisément. 

Au quotidien, l’hypersensibilité naturelle du berger, bien antérieure à son accident, s’avère un atout: «Transhumer demande une grande concentration, souligne-t-il. C’est une dynamique complexe, à quatre éléments: le berger, les chiens, le troupeau et l’environnement. Les moutons n’ont pas la même attitude face à un chien très directif et puissant ou au contraire très doux mais expérimenté, comme Gayak.» Âgé de 14 ans, Ayko, qui a formé ce dernier, profite aujourd’hui de sa retraite. Ses yeux vairons sont toujours vifs: «Le vieux JP disait qu’il voyait dans les deux mondes», sourit son maître. Lui-même a appris à passer de l’un à l’autre, le conscient et l’inconscient, sans se blesser. Presque paisiblement. «Lorsque le chien me prévient d’une crise, je vais m’allonger à l’écart, à l’abri. Et si c’est pendant un concours, je décrète une pause et m’isole jusqu’à la fin.» Grâce à ses hirsutes compagnons, il a pu apprivoiser ce mal contre lequel il s’est d’abord révolté. «La thérapie comportementale, un gros travail sur moi-même et l’autohypnose m’ont aussi beaucoup aidé, précise-t-il. Aujourd’hui, je ne prends plus aucun médicament pour gérer mes séquelles.» 

En transhumant avec ses moutons, Steve Jaunin a aussi redécouvert la nature... et les prédateurs. Sans trop s’émouvoir: «Parfois, le lynx me prend un agneau. Mais en général, il s’agit d’un faiblard, et ce n’est pas si grave. Au fond, c’est un équilibre naturel.» Mais la voie n’est pas facile pour autant, et ne l’est pas non plus pour sa famille: sa femme et ses trois garçons adolescents ont dû se faire à sa nouvelle vocation de promoteur du pastoralisme, à la présence constante des chiens, à la maladie. Ce chemin en marge des tracés rectilignes s’est pourtant affirmé, au fil des années, comme celui de la résilience, et cette vie en perpétuel mouvement est devenue sa propre représentation symbolique. 

Le plaisir de transmettre 

«Grâce à mes chiens, le regard des autres est passé de l’inquiétude devant mon état à l’admiration pour leur travail, constate-t-il. Et désormais, on me connaît plus pour mon engagement pour le pastoralisme que pour mon histoire personnelle.» Dans les cours qu’il donne et les concours qu’il préside, Steve reste fidèle aux enseignements du Vieux JP. «Je les accommode à ma sauce, en créant des jeux de rôle, en mettant les gens dans une situation inattendue... En tant que juge international également, j’ai réintroduit un peu de concret dans la branche, en cherchant à favoriser les chiens constants et polyvalents plutôt que les champions d’une seule discipline. En France, le guidage de troupeau est devenu un vrai business. Moi, je ne fonctionne qu’à la passion et au plaisir de faire découvrir quelque chose de nouveau avec le chien. Et tant mieux si je peux transmettre le message qu’il y a toujours une option différente et que les objectifs s’adaptent aux circonstances.» 


  • UN LIVRE  «Les enfants de la Terre», Jean M. Auel «Un récit de recherche d’équilibre et de découverte dans l’Europe préhistorique.» 
  • UNE CHANSON  Renaud, «Mistral gagnant» «Tout y est dit, surtout entre les phrases.» 
  • UN PLAT  La fondue «Le partage par excellence, résultat d’un équilibre subtil, qu’on peut manger partout.» 
  • UN OBJET  Un caillou «Il concentre des éléments antagonistes comme l’eau, la terre, le feu, et n’a pas été façonné par l’homme.»

Blaise Guignard

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