Rien ne prédestinait Samuel Gerber à créer des nichoirs. Mais lorsque l’architecte zurichois se découvre un intérêt pour les oiseaux, il leur dessine un abri inédit qui parvient à allier fonctionnalité et style. 

Son nom, c’est «Lovenest». Nid d’amour, en anglais, gravé à chaud sur le cylindre de bois massif suspendu à un grand bouleau qui oscille paresseusement au gré du vent. Il ne s’agit pas d’un objet d’art destiné à trôner sur une étagère, mais bien d’un nichoir conçu pour résister aux affres de la météo et pour accueillir, année après année, des portées d’oisillons. Et le tout sans concession sur le plan du style. «Un nichoir classique, fait de six planches vissées les unes aux autres, ce n’est pas un produit très satisfaisant pour un architecte», sourit Samuel Gerber, créateur de cet abri d’un nouveau genre. 

Une bourrasque fait naître un murmure végétal dans les roseaux qui entourent la maison. À quelques mètres, une bande de sable et le lac de Morat qui s’étale, assorti au ciel gris de février. L’architecte grimpe quelques marches et fait coulisser une porte vitrée. C’est dans cette petite maison que le Zurichois a passé les vacances de son enfance. Quelques décennies plus tard, il continue d’y venir dès que son emploi du temps le lui permet. Entre-temps, le natif de Herzogenbuchsee (BE) a étudié en Suisse et aux États-Unis, obtenu un doctorat en architecture, travaillé à Vienne, dessiné les plans de ce qui deviendra la maison individuelle la plus répandue de Suisse, appris le français en Belgique, épousé Mariann, avec qui il a eu deux enfants, travaillé comme pilote sur des vols de nuit entre Berne et la Grande-Bretagne, dirigé un bureau de vingt architectes puis une entreprise nationale de gestion immobilière, tout quitté pour revenir à sa planche à dessin. Et fait rénover de fond en comble la bâtisse familiale de Montilier (FR). 

L’ornithologie rencontre le design 

Par-dessus sa tasse de café, Samuel Gerber laisse son regard dériver au gré des allées et venues des oiseaux derrière les immenses baies vitrées. Il y a les verdiers, les mésanges et les moineaux sur la balustrade de la terrasse, quelques canards et un groupe de cormorans sur le lac. Dans son curriculum vitae exhaustif, il n’a pas mentionné l’ornithologie. Un oubli? «Je ne me suis jamais intéressé aux oiseaux, avoue-t-il dans un éclat de rire. Du moins jusqu’à ce que je découvre une nichée de bergeronnettes dans un store de la terrasse, en 2016.» Pour faciliter la vie de ses locataires à plumes, le Zurichois leur construit un nichoir, puis un autre. Et se dit qu’il peut faire mieux... 

Samuel Gerber n’est pas de ceux qui se contentent du minimum. À l’entendre raconter ses essais, à le voir se lever pour empoigner papier et crayon, on imagine le plaisir qu’éprouve le sexagénaire à se plonger dans un travail inédit. «Vous ne verrez jamais un oiseau construire un nid carré, lance-t-il, l’air sérieux. J’ai essayé d’évider une bûche, pour rester au plus proche d’une cavité naturelle, mais cela ne fonctionnait pas. Trop fragile.» Finalement, ce sera un cylindre de bois contrecollé, évidé et scié en deux tronçons qui pivotent pour permettre le nettoyage. L’objet est à la fois un abri pratique et une pièce de design. Massif, sobre, élégant. «On pense souvent que la beauté est une notion subjective, mais ce n’est pas vrai, dit Samuel Gerber, regard perçant derrière ses lunettes d’écaille. Elle répond à des principes de proportions et de rythme que les plus grands architectes ont su analyser et résumer.» Ses réflexions convoquent aussi bien Vitruve, Alberti ou Le Corbusier que des ornithologues de Birdlife qui acceptent de servir de caution scientifique au projet. 

Star du prêt-à-nicher 

Dans le milieu de l’architecture, on avait surnommé Samuel Gerber «la star du prêt-à-porter architectonique», clin d’oeil à son corpus dont la plupart des réalisations sont ce que l’on appelle des «maisons normalisées», soit des villas présentées sur catalogue et construites à l’identique d’un bout à l’autre du pays. Une activité qui relève du passé pour celui qui valorise désormais ses connaissances en conseillant investisseurs et propriétaires. Son «Lovenest» est toutefois l’héritier de la même philosophie: un seul produit pour plusieurs publics, le trou d’envol accueillant un cylindre interchangeable en fonction de l’espèce. Le nom du nichoir, lui, est un clin d’oeil au marketing qui entoure le marché de l’architecture: «Celui-ci doit intriguer, voire déranger un peu, dit Samuel Gerber avec un petit sourire. Sinon, vous n’intéressez personne.» 

À bientôt 70 ans, le Zurichois n’a pas l’intention de lever le pied. Lui qui, du temps de sa jeunesse, figura parmi les espoirs de l’athlétisme suisse ne cesse de mobiliser son corps comme son cerveau, «pour les garder en état de marche». Aviron, pêche ou vélo, tous les moyens sont bons pour sortir au grand air. Même si son nichoir n’est sur le marché que depuis un mois et que son prix – 120 francs pour le modèle «A» – est conséquent, une centaine de ces objets ont d’ores et déjà trouvé preneur. Samuel Gerber est désormais à la recherche d’un atelier de menuiserie capable de répondre à une demande croissante. Et il planche déjà sur la suite, une mangeoire faite d’éléments de récupération. Décidément, cet architecte est un oiseau rare.


Son univers

  •  UN LIVRE : «Hollywood lave plus blanc», de Jacques Séguéla «Le publicitaire français dit que ce sont les faiblesses qui rendent sympathiques hommes et produits.» 
  • UN MORCEAU: «Who’ll stop the rain», de Creedence Clearwater Revival 
  • UN PLAT : Des filets de perche «Pour autant qu’ils viennent de chez mon voisin pêcheur.» 
  • UN OBJET: Ma «Pistenwagen» retapée en camping-car «J’ai fait de cette tour de contrôle ambulante un vrai petit logement de fortune.»

Clément Grandjean

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